Le risque de la meilleure architecture possible Laurent ChenuConcours international de projet pour l'extension du Centre William Rappard à Genève
Ouvrir une procédure de concours, qui plus est international, présente toujours pour l'organisateur et le maître de l'ouvrage une opportunité unique doublée d'un risque évident. Aux ambitions légitimes d'obtenir l'ouvrage le plus beau et le plus cohérent pour répondre à ses besoins particuliers, l'organisateur craint pourtant, derrière l'euphorie de la découverte de son futur bâtiment, d'être confronté à des propositions qui, in fine, ne correspondent pas totalement à ses attentes. Dans ces circonstances, aura-t-il les moyens de maîtriser les coûts du futur ouvrage, de devoir inscrire sa propre habitation dans une interprétation particulière du programme, ou encore de subir quelques extravagances esthétiques et formelles d'architectes qui exploitent, dans de telles compétitions, la liberté du dessin sans dialogue avec le maître de l'ouvrage. Cette liberté de travail est d'ailleurs la condition exemplaire de l'expression des positions que chaque architecte tente de défendre vis-à-vis de ses interlocuteurs habituels, qu'ils soient institutionnels ou privés.
Quatre-vingt-cinq ans après le concours national qui allait consacrer l'édification par l'architecte lausannois Georges Epitaux de son premier siège genevois en 1926, l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) a ouvert en 2008 une compétition internationale ouverte dont les enjeux institutionnels et locaux se confrontent à un état financier du monde pour le moins mouvant et au contexte urbanistique contrarié de Genève. Essentielle d'une part au rayonnement planétaire de ses activités dans une économie en pleine interrogation, et nécessaire à la dynamique du développement de ses activités dans ce lieu très sensible du bord du lac d'autre part, l'opération souhaitée par l'OMC constitue un véritable défi contemporain.
L'histoire des projets conduits sur le site voisin de la villa Bartholoni entre 1923 et 1931, lors du concours international pour la construction du Palais de la Société des Nations, habite ce lieu et témoigne des difficultés de porter à leur terme les plus belles et nobles ambitions. La confrontation positive glisse parfois tragiquement vers de réelles occasions perdues, et anéantit la réflexion fructueuse, le travail patient et l'investissement considérable, tant des concurrents que de l'organisateur lui-même.
Afin de faire obstacle à une répétition malheureuse de l'histoire sur ce site exceptionnel, il fallait probablement conférer au programme et au lieu retenus les conditions d'une ambition maximale pour prétendre aux risques minimaux d'un projet incontestable. La recherche de toutes les qualités possibles, à travers la cohérence d'une inscription paysagère et urbaine signifiante, d'une mise en œuvre matérielle et économique représentative, ou de dispositifs énergétiques dynamiques, permettrait seule de relever ce défi d'architecture exemplaire.
A l'attente architecturale de propositions surprenantes se superpose aussi le désir d'une intelligence stratégique pour inscrire cette opération dans un processus d'interventions positives et qualitatives de la ville. Les blocages ou les hésitations quelconques doivent sortir de l'actualité. Le temps des constats d'échec et autres "genevoiseries" doit finir. Seule la valeur d'un projet remarquable dont les qualités seront reconnues au-delà du jury et du maître de l'ouvrage pourrait renverser la logique injuste de l'histoire de ce site.
L'ardeur des 120 architectes à répondre aux ambitions de l'organisation internationale et aux risques de ce lieu prouve la justesse et l'actualité d'une telle consultation élargie pour aboutir au meilleur projet. Les réponses apportées par les équipes de 26 nationalités démontrent la volonté des architectes et des ingénieurs de participer à la réflexion et à la transformation positive du lieu. Elles mettent en jeu aussi la force du projet comme ouverture et contribution non seulement à la compréhension de ce lieu, mais aussi à l'interprétation de son potentiel de modification et de mise en valeur. La répartie fonctionnelle et l'affirmation stylistique d'une image d'architecture ne font pas ici la valeur du projet, de ses espaces habités, de sa matérialité tactile, ou de son dialogue paysager et urbain.
Alors que les consultations internationales récentes produisent souvent l'image d'architectures expressionnistes délirantes et acritiques, les propositions reçues pour Genève démontrent une attention réelle pour la résolution d'une situation particulièrement délicate et emblématique. Il est étonnant sans doute, et probablement rassurant aussi, de constater qu'en marge d'un monde en mutation, la continuité du concept corbuséen, développé en 1926 sur ces mêmes rives, est toujours d'actualité : construire un palais dans un parc.
La situation d'extension du programme de l'institution, détachée respectivement au bâtiment de l'OMC construit en 1926 et agrandi dans le même esprit en 1937, puis encore en 1949, permettait aux concurrents de réfléchir sur ce thème tant de fois expérimenté. Parmi les réalisations des organisations internationales genevoises, l'exemple du bâtiment construit par Jean Tschumi et Pierre Bonnard pour l'OMS en 1966 reste certainement la référence la plus aboutie pour ce type de programme. Même si celui-ci est plus réduit au bord du lac que pour la colline du domaine de Morillon, le jury a su toutefois inscrire son choix dans la continuité des réponses urbanistiques et architecturales apportées jusqu'ici, sans succomber à la mode d'une architecture de formes et d'éclat, parfois présente dans les rendus.
Le palmarès rend parfaitement compte de cette situation typologique particulière et des affirmations architecturales du moment. A l'image des institutions internationales, toutes les familles d'architecture sont ici représentées et primées. Dans un mouvement particulièrement ample et perceptible, le jury a reconnu les particularités expressives de la scène contemporaine et a distribué les prix en n'oubliant aucune tendance. Au-delà de ce jeu des reconnaissances différenciées, le jury a su retenir chaque fois la valeur de projets cohérents et expressifs. A la recherche de toutes les qualités possibles, le jury a répondu en proposant un palmarès composé de tous les projets possible. Ce choix stratégique permet certainement d'affirmer encore plus clairement, si nécessaire, la valeur et les grandes qualités du projet lauréat.
Contre-pied du bâtiment existant, le projet classé au premier rang des architectes de Stuttgart Wittfoht Architekten est un nouveau palais dans le Parc de l'ancien BIT. En s'appropriant le sol du terrain, jouant de sa topographie et de son orientation, le projet détache de la partie inférieure de son volume une plateforme horizontale qui s'appuie avec une grande légèreté sur la pente et libère une horizontalité que viennent occuper les espaces communs et exceptionnels du programme. Orientés vers le parc et le lac, les vides superposés construisent un socle ouvert, à l'opposé de celui des bâtiments d'origine voisins. Ces niveaux transparents sont l'occasion de relations renouvelées avec le parc et ses usages publics, parfois oubliés au cœur de ce site exceptionnel.
Le volume supérieur du nouvel édifice, contenant les cinq niveaux de bureaux de l'organisation, domine l'ancien bâtiment. Il se détache des plateformes inférieures et semble conquérir la cime des arbres centenaires du parc. L'orientation de ses façades principales et sa transparence rendent compte de la double relation à son environnement : dans la frontalité minérale avec la façade académique du Centre existant d'une part, et dans la pénétration végétale des arbres magnifiques du parc d'autre part.
Contrairement à la plupart de ces "palais dans un parc", le projet lauréat s'adresse aussi à la ville. C'est ici probablement la compréhension majeure de l'établissement de ce volume à la fois comme partie du paysage végétal du parc et comme contact permanent avec la cité. Fruit d'un positionnement très précis avec les volumes existants sur le site, autant dans son gabarit que dans ses alignements, la proposition des architectes allemands recompose le paysage du Centre William-Rappard. Par son échelle, ses orientations et sa matérialité, le projet lauréat révèle et concentre les qualités du site sans les appauvrir, ni les effacer.
La qualité des espaces intérieurs soulignée par la totale transparence de l'ensemble du volume des bureaux met en évidence la partition horizontale des dalles et la force des structures portantes. A l'inverse du bâtiment statique de Georges Epitaux, la proposition des architectes Wittfhof suspend l'espace habité dans le parc et constitue un clin d'œil aux relations évidentes mise en place par le projet de Le Corbusier et Pierre Janneret pour la SdN dans le parc de la Villa Bartholoni voisin.
Le risque pris par l'organisateur a conduit à la meilleure réponse possible de l'architecture. Les participants ont contribué par leur engagement et leur travail à prendre aussi ce risque et à accompagner le maître de l'ouvrage dans ses ambitions et dans son rêve. Ce concours et les résultats exemplaires de son processus prouvent, encore une fois et quelle que soit la valeur du projet retenu, que ce dernier ne peut se prolonger au-delà d'une telle procédure sans l'intelligence du risque pris à défendre une stratégie de transformation dynamique et respectueuse de l'espace qui le fait naître. Le projet lauréat, ici, rejoint bien les ambitions et satisfait le défi engagé par l'institution promotrice. Il offre aussi généreusement tous les moyens et la garantie de sa rapide et incontestable mise en œuvre.
Aus der Ausgabe 06-2009 |