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07 | 09
Effets de jeu, jeux d’effets
Bruno Marchand

Notes à propos du bâtiment d’accueil de la petite enfance, réalisé par les architectes Bonnard & Woeffray à Monthey

Peut-être est-ce parce que les couleurs vives des stries verticales des façades m’ont immédiatement évoqué des images du monde de l’enfance; peut-être est-ce parce que les fenêtres semblaient flotter dans ces mêmes façades, disposées de façon apparemment aléatoire, comme si elles avaient été dessinées par un enfant ; ou peut-être tout simplement parce que cette figure de façade évoquait en quelque sorte les pièces d’un jeu. Toujours est-il que, lorsque j’ai visité pour la première fois le bâtiment d’accueil de la petite enfance, réalisé par les architectes Bonnard & Woeffray à proximité de la gare de Monthey, j’ai eu le sentiment de me trouver face à un jouet, tant intense était l’expression ludique se dégageant de cet objet architectural.

Un pavillon low-tech dans le parc

Ce premier sentiment, pour saisissant qu’il soit, ne doit pas occulter le fait qu’il s’agit avant tout d’un pavillon architectural situé dans un parc verdoyant et pouvant accueillir simultanément plus de 85 enfants repartis par classe d’âge dans 7 unités différentes. Issu d’un concours gagné en 2002, le projet a considérablement évolué : à l’origine, il s’agissait d’agrandir une maison existante; cette solution s’avérant peu économique, le choix définitif a porté sur sa démolition et son remplacement par une nouvelle construction regroupant tout le programme.

Le pavillon est construit avec une grande économie de moyens : à l’intérieur, les murs appareillés en briques de béton sont laissés à l’état brut – juste recouverts d’une peinture épaisse atténuant les aspérités – et les planchers sont pour la plupart en lino; la façade est revêtue de planches en sapin, peintes en usine, fixées verticalement et percées à plusieurs endroits par un même module de fenêtre en aluminium, constitué d’une grande fenêtre et d’un guichet de ventilation perforé.

Le caractère architectural de l’objet ressort en partie de ces contraintes et du choix délibéré d’adopter un langage low-tech : la simplicité des volumes est uniquement rehaussée par les lignes brisées de la corniche et des pans de façade, par le jeu des fenêtres affleurées et par la vibration des lignes colorées, dont les différentes teintes de vert – à côté des rose, brun et orange – créent par moments, selon l’intensité de la lumière, une illusion de reflet de la nature environnante.
 
La couleur dans un plan « animal »
La couleur n’est pas seulement un moyen d’intensifier certains éléments de l’architecture ou de créer l’illusion de réfléchir le contexte naturel. Appliquée à l’intérieur du pavillon, elle est aussi un moyen de caractériser les parcours et d’améliorer l’identification des différents lieux inscrits dans un plan dont la configuration surprenante – les architectes parlent à ce propos d’un type de plan « animal » – semble perturber quelque peu l’orientation des utilisateurs.

La configuration du plan repose en effet sur un tracé irrégulier en Z qui génère une sorte de mouvement et de déséquilibre constant. Il ne découle pas de la juxtaposition ou de l’addition de plusieurs unités mais plutôt de l’entrelacement de figures géométriques qui donnent le sentiment d’un organisme qui croît en suivant des forces internes tout en cherchant des rapports précis avec l’extérieur.

Ce plan « animal » fait appel à des surfaces continues et pliées – façades, parois et toitures – pour accorder fluidité et dilatation aux espaces et contenir les multiples fonctions du programme. La décomposition formelle qui en résulte permet de multiplier les perceptions, de déjouer les échelles (grand, petit) et de diminuer l’impact visuel du pavillon dont la position contenue dans le parc a participé à la préservation des arbres et des cheminements existants.

Une couleur beige, neutre, teinte les circulations collectives, couloirs et cages d’escalier. Par contraste, les unités des enfants reçoivent des couleurs vives et différenciées, appliquées de façon stricte à deux surfaces (presque) parallèles, le plafond et le plancher. Cette chromatique crée des effets visuels saisissants qui rappellent certaines expériences de Richard Serra (Delineator, 1974-1975) : tenu (plus que contenu) par des murs beiges qui apparaissent comme découpés par des surfaces horizontales de couleur vive, l’espace de ces unités semble à la fois se dilater et contrarier, du moins en partie, le sens vertical des forces de la gravité.

Cercles
Le cercle : cette figure géométrique pure est utilisée de manière redondante et à différents endroits, déterminant la forme d’éléments de mobilier ou d’ornement. On la retrouve dans les lampadaires fixés aux plafonds et aux murs, dans les miroirs et casiers des enfants, enfin dans la forme des trous des parapets des cages d’escaliers et des grilles de ventilation des modules de fenêtres.

Le cercle traverse ainsi l’œuvre, caractérisant certains lieux et usages. Signe plastique, il devient dans ce cas aussi un signe figuratif qui, selon les termes des architectes, « amène de la douceur». Il s’agit en effet essentiellement de cela : de susciter un rapport purement sensoriel aux choses jusqu’à fomenter un imaginaire parfois étonnant, comme le font ces lampadaires ronds fixés aux murs des cages d’escaliers qui se transforment en fleurs avec leurs pétales, peintes, évanescentes.

« Joie de vivre »
La notion de jeu évoquée au début de ce texte n’est certes pas un thème nouveau, rapporté à l’architecture des lieux de l’enfance : on le retrouve déjà, à titre d’exemple, dans la position aléatoire des fenêtres des écoles maternelles sur le toit de certaines Unités d’Habitation de Le Corbusier, décrites par ce dernier comme des « perforations irrégulières savamment réparties dans un mur en béton (…) qui créent un jeu plastique subtil ».

En analysant le centre d’accueil pour la petite enfance à Monthey, j’ai repensé à plusieurs reprises à ce débat fondamental des années 1950 où certains architectes, soucieux de dépasser une vision trop étroite du fonctionnalisme, parlaient du sentiment de « joie de vivre » qu’évoquaient certaines architectures populaires et vernaculaires. Ils opposaient ainsi aux images aseptisées des immeubles « mécanisés » la chaleur émanant des matériaux, des textures et des couleurs de ces formes archaïques.

Le pavillon d’accueil de la petite enfance à Monthey évoque aussi cette notion de « joie de vivre », même si l’acception du terme renvoie, quelques décennies plus tard, à des valeurs très différentes. En effet, il ne s’agit plus d’apporter une touche « spontanée » à des compositions réglées ou de manifester un quelconque « revival » de ces années-là. Au contraire, chez Bonnard & Woeffray, cette « joie de vivre », même inspirée dans ce cas particulier de l’imaginaire du monde de l’enfance, est d’une façon générale fortement liée à la résonance de notre époque ; on la discerne dans cette quête constante des architectes de susciter des rapports émotionnels et sensitifs aux choses, notamment par la création de jeux d’effets dans lesquels l’usage de la couleur joue un rôle essentiel.

Aus der Ausgabe 07-2009

 


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