La culture en ville Audrey ContesseL'espace culturel Victor Jara, un centre culturel polyvalent à Soignies (B), par l'Escaut, Bruxelles, et le Bureau d'Etudes Weinand, Liège
La procédure réalisée pour l’élaboration du centre culturel de la ville de Soignies a été singulière en Belgique francophone. Elle s’est pourtant contentée de tirer parti des outils législatifs mis à sa disposition pour réaliser ce Centre pouvant accueillir des pièces de théâtre, des concerts de rock ou de musique de chambre, aussi bien que des expositions ou des ateliers d’art plastique. Depuis 1993, la loi sur les marchés publics (mise en vigueur en 1997) qui réglemente les projets d’architecture sous la forme de marchés de service, impose la mise en concurrence des architectes. La ville de Soignies manquant cependant d’expérience et de moyens, a pour se faire procédé dans un premier temps à l’élaboration d’un marché de désignation afin de trouver un maître d’ouvrage délégué compétent, capable de suivre le projet. La banque Dexia, ancien Crédit Communal, est désignée. Il ne s’agit cependant pas d’un partenariat public-privé, à proprement parlé, puisqu’une fois le bâtiment érigé, il revient à la Ville. Au moment de choisir le concepteur, les deux partenaires font intervenir la Cellule architecture de l’Administration générale de l'Infrastructure de la Communauté française de Belgique. Le rôle principal de cette Cellule est de veiller à la qualité architecturale des nouvelles constructions culturelles réalisées en Communauté française. L’un des biais est l’accompagnement dans les processus de mise en œuvre des marchés de désignation des concepteurs. Elle assure les conditions favorables au bon déroulement de la mise en concurrence des équipes et, en contrepartie, la Ville peut bénéficier d’une subvention sous la forme d’une consolidation du montant final, ici égale à 1/3 du budget total. Le marché s’est déroulé en deux phases: après une présélection sur dossier, le jury composé de dix personnes – dont trois architectes en tant que membres extérieurs et deux représentants de la ville de Soignies –, demande à trois bureaux d’architectes de produire une esquisse. Le projet de l’association momentanée L’Escaut architectures – BE Weinand sort gagnant.
Un lieu plutôt qu’un objet Leur projet façonne ce Centre culturel polyvalent, en un lieu plutôt qu’en un objet architectural. Il n’est pas question de poser une ‘boîte flexible’ sur l’espace urbain dont l’hyper flexibilité rend l’usage finalement impossible, comme dans les années 1970, ni de faire appel aux codes classiques de l’architecture des théâtres, avec sa succession d’espaces définis (entrée, vestiaire, réception, dégagements, spectacle, loges). Les architectes ont pris comme point de départ le contexte de la ville de Soignies: son échelle et ses spécificités culturelles. Visiter Soignies c’est parcourir une ville de Wallonie de 26.000 habitants. Son centre-ville fraîchement rénové cultive, comme il se doit, l’aspect pittoresque – voire nostalgique – pour attirer le tourisme. Son bâti mêlant brique rouge et pierre bleue ne dépasse pas trois niveaux, et est dominé par la masse de la collégiale romane Saint-Vincent. Le gabarit du bâtiment du Centre culturel se soumet également à la prédominance de la Collégiale. Il s’élève progressivement sans jamais cacher la vue sur la Collégiale depuis la place Van Zeeland que le Centre borde. Son architecture ouvre et s’ouvre à l’espace public urbain où se déroulent les événements traditionnels de la ville (la Ducasse et la procession de Saint-Vincent) ainsi que les utilisations hebdomadaires de la place, de manière à lier son programme à celui de la ville. Les architectes préfèrent à cette fin déplacer le bâtiment, quitte à le mettre légèrement en dehors du site du concours, et se fonder sur le tracé médiéval et sa succession de places et de venelles pour déterminer son implantation. Ils dégagent ainsi une nouvelle place dans le prolongement de la place Van Zeeland. La forme architecturale se soumet volontairement à la forme urbaine pour former une continuité entre l’espace public urbain et l’espace public intérieur. Ses façades sont tapissées avec le même granit dont les sous-sols de la ville regorgent et qui recouvre également le sol: la pierre bleue. Au final, même les contours du bâtiment résultent du dessin des espaces publics qui l’entourent. Un porte-à-faux est ainsi créé pour réactiver une venelle reliant la place Van Zeeland à la rue de la Régence. La construction de ce bâtiment formé d’obliques a été possible par l’association momentanée des deux bureaux. En abordant le projet architectural au fur et à mesure de son élaboration et toujours dans sa globalité, le bureau d’étude Weinand a pu déterminer la structure la plus légère et la plus adaptée aux utilisations du bâtiment.
Quelques métaphores Les concepteurs aiment à comparer la forme du Centre à un rocher émergeant du sol. On peut, en effet, le considérer comme une proéminence du sol public, taillée par les espaces publics qui l’entourent, érodée par les cheminements qui la gravissent. Les cheminements prennent la forme de larges gradins montant frontalement depuis la place Van Zeeland, ou d’une venelle en périphérie du bâtiment. Dans tous les cas, ils rejoignent les cheminements du niveau bas dans l’espace d’accueil double hauteur, baigné de lumière naturelle. Une véritable progression est orchestrée pour mener de l’espace public urbain au cœur scénique: la salle de spectacle. Avant de s’enfoncer dans les moelleux fauteuils rouges, le visiteur traverse des espaces dénudés fait de panneaux de béton brut de décoffrage. Seuls les éléments fonctionnels qui ponctuent le lieu reçoivent un traitement particulier interprétant le décorum théâtral, tels des indices qui jalonnent la progression. On peut voir cette progression de manière métaphorique: une progression de l’art dit populaire à l’art dit institutionnel. La progression n’est cependant pas unidirectionnelle. Elle est quelque peu perturbée par la démultiplication des cheminements et l’agencement des espaces. La progression devient poreuse et tend davantage à créer la rencontre entre différentes cultures, entre différents publics, et à désacraliser ce lieu culturel pour en assurer son accessibilité.
Les polyvalences Les cheminements ainsi que la neutralité des espaces intérieurs assurent la polyvalence du lieu. La polyvalence de la salle de spectacle réside dans le recours à un système de gradins télescopique. Du point de vue visuel, la pente des gradins est maximale de manière à plonger le spectateur dans la scène. Du point de vue de l’acoustique, le budget ne permettant pas la mise en place d’un système acoustique modulable (1.800 euros/m2 pour l’ensemble des travaux), la salle répond aux besoins acoustiques du théâtre. C’est en effet dans le théâtre que les contrastes sont les plus grands et que les voix claires doivent être portées sur plusieurs mètres. Les autres utilisations pourront s’adapter facilement à cette situation de base. Au final, la salle offre cinq configurations possibles: 400 places assises avec scène frontale ou centrale, 330 places assises avec une scène de 245 m2, 600 places debout ou deux salles libres de toute assise. Cinq entrées différentes peuvent donner accès à chacune de ces configurations. Les architectes ont ainsi réalisé une machine scénique dont la souplesse d’utilisation et la robustesse de l’outil permettent les manipulations et accueillent tous les programmes. Ce n’est pourtant pas l’outil qui est mis en valeur, mais l’appropriation qu’il rend possible, facile, évidente. C’est dans cette possible appropriation que réside la polyvalence du Centre. Les architectes peuvent donc effacer l’architecture pour ne montrer que l’usage. La façade principale du bâtiment se transforme en gradins: l’utilisateur peut piétiner et s’asseoir sur l’architecture. Il n’est donc pas étonnant que le ‘Centre’ se dénomme finalement ‘Espace’ car ce n’est pas l’architecture qui fait signe et référence, mais bien les espaces publics multiples activés par le bâtiment. Tout le projet mise en fait sur la culture sonégienne d’appropriation de son espace public. Cette prise en considération de la population s’est faite lors du travail d’enquête réalisé au cours de l’avant projet, ce qui, par la suite, a conduit à une grande cohésion autour du projet. Cette pratique est récurrente dans la démarche de L’Escaut, dont les projets publics relèvent tous d’une approche sociale proactive. Elle est, au delà, représentative de son fonctionnement propre. Le bureau est, en effet, organisé sous la forme d’une coopérative. Il se définit comme un ‘Espace de créations et de productions architecturales, urbanistiques et culturelles, où la place de l'homme et le regard porté sur son existence, sont au centre des préoccupations’. De tous ses projets, le projet du centre culturel de Soignies concrétise formellement le mieux la démarche de la coopérative.
Aus der Ausgabe 06-2010 |