Entre urbanité et une certaine idée de nature Frédéric FrankConcours éco-quartier Jonction à Genève
Un peu en dehors des rues commerçantes mais toujours dans le centre urbain dense de Genève se trouve un lieu improbable. Bordé au Nord par le Rhône et à l’Est par un cimetière historique abondamment arborisé, un ancien site industriel en cours de dépollution présente aujourd’hui un vide aux proportions importantes. La structure des îlots urbains réalisés majoritairement autour de 1900 présente dans ce secteur un certain nombre d’irrégularités dont quelques barres colossales d’après-guerre. Le concours en deux tours « Éco-quartier Jonction » a précisément investi ce site entre avril 2009 et février 2010. Sur la friche industrielle, les participants ont dû projeter un éco-quartier pour une communauté de maîtres de l’ouvrage constituée par la Ville et l’Etat de Genève, la Fondation de la Ville de Genève pour le logement social, la Coopérative de l’Habitat Associatif (CODHA) et la Coopérative de la Rue des Rois. Le programme comprend notamment une école, des commerces de proximité, des activités professionnelles ainsi que de l’habitation répartie entre logement social, logement économique et logement à loyer libre. A cet effet, la procédure mise en place par ce concours se démarque clairement des aspects délicats du marché de la construction genevois présents depuis de nombreuses années : pénurie de logements – qui plus est à prix abordables – absence de concours, hégémonie des promoteurs. L’aspect exceptionnel de cette procédure dans le contexte genevois est donc à saluer, alors que de telles procédures sont déjà monnaie courante dans les grandes villes alémaniques.
Un éco-quartier urbain Le concours à la Jonction propose d’inscrire le programme d’un éco-quartier au cœur-même d’un centre urbain dense, ce qui n’est pas sans intérêt. En effet, la grande majorité des quartiers durables sont implantés sur des sites en marge des centres. Des exemples comme Bed-Zed près de Londres ou Vauban à Fribourg-en-Brisgau investissent des sites suburbains, alors que d’autres exemples requalifient des sites industriels en contiguïté avec le centre sans véritablement en constituer un nouveau fragment, comme c’est le cas notamment au quartier Bo01 à Malmö. Dans le concours de la Jonction, l’aspect urbain d’un programme d’éco-quartier présente un champ d’investigation peu ordinaire. En abordant cette thématique, les architectes ont dû traiter d’une certaine idée de nature parallèlement à l’urbanité du quartier. Ceci semble découler de certaines exigences programmatiques telles que bassins de rétentions, surfaces perméables, connexions biologiques. Mais il semble aussi qu’il s’agisse d’une stratégie volontaire. C’est ainsi qu’il est possible de comprendre la dominante végétale importante de tous les projets primés, entre autre dans les espaces extérieurs publics ou semi-publics que sont les rues, places et cours. Ceci explique également que l’expression architecturale des bâtiments projetés cherche dans certains cas un rapport de plus ou moins grande immédiateté à l’idée d’une architecture verte, que ce soit dans les projets du deuxième tour ayant recours à des façades en bois (comme les projets lauréats du 4ème et du 5ème prix) ou même à des façades végétalisées avec des balcons littéralement « arborescents » (comme le projet non primé « Ecco » de Itten Brechbühl, Lausanne). Ces propositions, pour la plupart jugées à juste titre irréalistes économiquement ou fonctionnellement par les membres du jury, témoignent néanmoins de l’activation volontaire d’une certaine idée de nature comme élément emblématique voire identitaire du nouvel ensemble. Il est dès lors intéressant de relever que l’activation de ce référentiel naturel vient se confronter ici à un indice d’utilisation du sol de 1.36 relativement important. Il est évident que cet indice ne crée pas lui-même l’urbanité. Pour en juger, il semble pertinent de se pencher sur les différentes morphologies proposées par les projets primés.
Hybridations urbaines Le contexte investi par le concours est qualifié par la structure en îlot, mais aussi par ces quelques irrégularités que représentent des barres d’après-guerre ou le vide important crée par le cimetière de Plainpalais. Ainsi, l’aspect quelque peu hétérogène de ce morceau de ville suggère une plus grande liberté d’action que dans d’autres périmètres urbains. Les architectes semblent avoir tiré parti de cette caractéristique. La conservation de deux bâtiments pour des services de la Ville de Genève constituant d’emblée des fronts sur la Rue des Gazomètres et sur le Quai du Rhône, les questions principales se posaient dès lors au cœur du site ou le long du Boulevard St-Georges, où tous les projets primés créent un front urbain. Les propositions des candidats ont ensuite principalement travaillé la référence aux deux morphologies présentes dans le contexte immédiat. Comme ça, l’îlot à cour est mis en place dans de nombreux projets, soit sous forme de raccord à l’existant, comme dans le projet « Oasis 1 », soit sous forme d’objet architectural autonome créant une constellation d’objets. C’est le cas de la proposition de CLR ou du projet lauréat de Dreier & Frenzel. Dans ces deux cas, la qualité spatiale de l’îlot à cour se met en relation avec le tissu urbain historique, mais le rapport entre îlots se réfère à un urbanisme moderne identifiant des objets architecturaux autonomes, ce qui entre en dialogue avec les barres environnantes ou conservés sur la parcelle. Cette double lecture s’avère ainsi être en compatibilité avec les antagonismes du site. La proposition de Bunq architectes dispose également des formes closes, apparentées à la spatialité de l’îlot urbain, mais dont les plis habilement travaillés entrent en résonnance avec les éléments plus linéaires que sont les barres. C’est notamment le cas du bâtiment en méandre positionné à l’interface entre le cimetière et le nouvel axe proposé à travers le site. Dans le même ordre d’idée, le bureau Burckhardt+Partner projette des bâtiments nés de l’addition de deux barres. Leur répétition crée habilement un enchaînement de cours ouvertes. La morphologie de la barre est développé ponctuellement dans la proposition lauréate, elle est aussi mise en place comme réponse unique dans le projet « Bandes urbaines ». En dernier lieu, la proposition de Christian Dupraz dispose une barre le long du Boulevard St-Georges en reprenant le gabarit des barres colossales de l’après-guerre présentes dans le contexte immédiat. Cette intervention est complétée d’une tour de vingt étages disposée sur le Quai du Rhône et dont le développement vertical semble la mettre en relation avec les tours présentes à quelque distance de là, dans les quartiers suburbains. En dégageant le cœur de la parcelle et en prolongeant de la sorte le vide urbain que constitue le cimetière, cette proposition crée une spatialité qui rappelle le square urbain mais aussi - par ces proportions, les gabarits des bâtiments projetés et le travail paysager des espaces extérieurs - certains grands ensembles. Cet exemple pose à nouveau la question de l’expression urbaine des projets primés. Avec des contraintes écologiques similaires, force est de constater que les propositions présentent des caractéristiques pour le moins diverses à cet effet. Il est intéressant de noter que de façon assez immédiate, les projets ayant recours à des formes closes parviennent à hiérarchiser de façon aisée un espace rue et un espace cour, ce qui leur permet de donner véritablement naissance à des atmosphères urbaines dans les espaces publics. Il s’agit sans doute d’un des points forts du projet lauréat « Social Loft ». D’autres projets, par contre, créent des atmosphères moins urbaines voire suburbaines ce qui paraît peu adéquat dans un tel contexte.
Coursives « sociales » Les propositions typologiques sont certes intéressantes mais ne présentent sans doute pas l’élément le plus convaincant des projets primés du concours à la Jonction ; surtout si elles sont mises en tension avec d’autres concours helvétiques récents. Deux éléments semblent toutefois être propices à réflexion. Les logements étant notamment destinés à des coopératives, les participants ont mis un accent sur la sociabilité entre voisins. Il est intéressant de relever que ceci se traduit notamment par l’emploi de coursives dans cinq des six projets primés. L’aspect « social » de ce dispositif architectural semble avoir été activé en référence à un débat architectural de longue date. Malheureusement, la concrétisation de ces coursives dans les projets est parfois peu convaincante. Elles sont en effet souvent trop étroites et purement distributives, ou elles passent devant des chambres à coucher. Le projet « Little turtle » parvient toutefois à faire une proposition stimulante de ce dispositif architectural. Un autre point important du concours était la gestion d’une densité relativement importante. Dans de nombreux cas, elle est le révélateur de connaissances encore diffuses en la matière. Ceci s’exprime par des relations spatiales ou visuelles entre appartements parfois hasardeuses ; éléments qui peuvent susciter ultérieurement une appréciation négative de la densité par les habitants, traduite par le sentiment de promiscuité. Dans d’autres cas, comme dans la proposition « bandes urbaines » le parti initial du projet est mis en crise par la gestion de l’indice d’utilisation du sol élevé. Les espaces entre les barres sont restreints et les façades peu éclairées, le projet devenant de la sorte non conformes aux exigences de captage des gains solaires. Ceci révèle une ultime fois encore les enjeux parfois antagonistes suscités par la thématique de l’éco-quartier appliquée à un contexte urbain dense. Le concours à la Jonction aura réalisé un pari délicat mais dont les éléments de réponse apportés révèlent que ces difficultés peuvent in fine devenir porteuses. Les questions soulevées par les projets primés mais aussi leurs grandes qualités auront réussi à ouvrir un certain nombre de réflexions, qui espérons-le, connaîtront encore de beaux développements.
Aus der Ausgabe 06-2010 |