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07 | 05
Casa da Música, Porto
Anne Wermeille Mendonça

"How to make a serious building in the age of icons ?" "How to make a Public Building - or a Building Public - in the age of the market ?" "A building without nostalgia, not even for modern architecture" "A European building for a Portuguese site ?" 1 Questions qui sont autant de clefs de lecture et que l'on gardera présentes à l'esprit en parcourant la dernière réalisation de OMA (Office for Metropolitan Architecture) Porto 2001 Porto et Rotterdam ont été les villes choisies pour être "Capitales européennes de la culture" en 2001. La ville de Porto fait l'option d'investir davantage en interventions urbaines qu'en événements éphémères. Un ambitieux projet musical de portée internationale, pensé par le pianiste Pedro Burmester, voit le jour. La "Casa da Música" se veut ouverte à toutes les musiques et accessible à tous les publics, tout en étant une référence de qualité. Le projet d'architecture devra être à la hauteur de ces ambitions. Un concours d'idée est lancé, auquel sont invités à participer sept bureaux d'architecture étrangers de renom. Seuls trois bureaux répondent: Dominique Perrault, Rafael Viñoly et Rem Koolhaas. Le jury, dont font partie, entre autres, les architectes E. Souto Moura et A.Siza, retient la solution de OMA, "plastiquement très puissante et innovatrice"2. La maison de la musique, que l'on aurait voulu prête à temps de clore l'année 2001 - délai irréaliste, aussi irréaliste que la prévision budgétaire - vient d'être inaugurée. Rotunda da Boavista Le concours propose de redynamiser la zone charnière de la "Rotunda de Boavista" en y introduisant ce nouvel équipement culturel. Il va occuper une parcelle anciennement allouée à la remise des trams, rendue obsolète par l'arrivée du métro. Interventions urbaines planifiées à la fin du XIXeme siècle, la place de Boavista et l'avenue de Boavista, qui descend en ligne droite vers la mer, créent une nouvelle centralité et un nouvel axe de développement hors du dense centre historique de Porto. L'avenue et la place vont être requalifiées et deux stations de métro vont desservir l'endroit, projets des architectes A. Siza et E.Souto Moura. Le plan de Porto de 1892 nous permet de découvrir cette zone alors en plein essor. Sur une parcelle contiguë à celle du concours se trouvaient les arènes, entre temps détruites, cercle parfait faisant le vide autour de lui et s'opposant, concentrique, à la force centrifuge de la place. Cette situation présente, d'un point de vue urbain, une étonnante similitude avec l'implantation du projet de OMA. On y lira le même jeu de plein et vide, l'articulation entre la place et l'avenue de Boavista, et une même échelle d'intervention. Y2K versus "Casa da Música" Le projet de OMA est partie intégrante d'un processus architectural initié quelques temps auparavant avec la maison Y2K, projet non réalisé où étaient mis en place quelques concepts nouveaux qui vont s'appliquer parfaitement, de manière étonnante pour les propres architectes, aux exigences du concours. Les espaces intérieurs et la forme extérieure créés pour la maison Y2K gagnent alors une nouvelle dimension, réagissant au site, à l'échelle et au programme. "Fuyant l'urbanisme formel, la forme excentrique établit une relation excitante avec la place."3 Elle s'élève, tel un diamant ciselé posé dans un écrin, faisant le vide autour d'elle, pour mieux briller de tous ses feux. C'est une architecture d'exception, pour un objet d'exception. La place extérieure, entièrement recouverte de travertin jordanien allant des bruns aux dorés, contraste fortement avec le granit gris omniprésent dans la ville de Porto. Elle fonctionne comme un tapis, qui délimite la place, et qui, se soulevant en plusieurs endroits, abrite ici un café, ici l'entrée du parc de stationnement. Taillé à facettes, le volume décolle du sol, établit des relations avec l'environnement proche, et relativise les hauteurs par rapport à la rue. La perception change au fur et à mesure que l'observateur se déplace. Les grands pans des ouvertures, le quadrillage des panneaux de coffrage ou encore la terrasse en toiture, tournée vers la place, ne donnent pas de repères d'échelle. Ce sont les silhouettes, présentes à tous les niveaux, qui permettent alors une lecture ajustée, donnant sa dimension humaine à l'édifice. Soustractions La configuration du bâtiment résulte de la soustraction des espaces demandés par le programme de la masse première. "Considérant l'édifice comme un solide duquel on retire deux salles de concerts et quelques autres fonctions, le volume évidé devient également intéressant de l'intérieur et de l'extérieur."4 Le grand auditoire traverse le bâtiment de part en part. Le format de "boîte à chaussures" est dicté par l'acoustique et reprend les dimensions des meilleures salles de concert. Les deux extrémités de la boîte s'ouvrent sur l'extérieur. Deux coussins d'air, formés par les doubles rideaux de verre, protègent l'auditoire. La salle est axée sur la statue au centre de la "Rotunda da Boavista". Elle forme le c¦ur de l'édifice. Toutes les autres boîtes se placent alors entre celle-ci et l'enveloppe extérieure. Selon le même principe, elles sont retirées de la masse et le vide marqué en façade. Tous les volumes secondaires s'ouvrent également sur l'auditoire principal dans un esprit de transparence. L'espace restant entre les boîtes et l'enveloppe est utilisé pour établir les différentes connections et abriter les services. Transparence et béton blanc L'idée de transparence a une grande importance - ce projet a été développé par la même équipe que l'ambassade des Pays-Bas à Berlin (R.Koolhaas/ Ellen van Loon), édifice entièrement vitré et qui tend à une même volonté d'ouverture au public. Partant du constat que la grande partie des gens de Porto n'entrera peut-être jamais dans le bâtiment, c'est celui-ci qui s'offre aux personnes, impliquant la ville dans son activité. L'enveloppe de verre proposée dans la première phase du projet se transforme en une peau de béton qui va révéler une force tellurique. L'utilisation du béton blanc permet de concentrer structure et aspect final, aboutissant à un objet d'une grande puissance et cohérence formelle. Les grands pans des ouvertures y paraissent découpés au disque. La matérialisation de cette enveloppe a été extrêmement délicate, de par les inclinations (allant jusqu'à 48º par rapport à l'horizontal) et de par l'emploi du béton blanc, apparent simultanément à l'extérieur et à l'intérieur, où la stéréonomie des panneaux de coffrage ne correspond pas aux joins de bétonnage. La coque de 40cm a été divisée en 85 phases de bétonnage, précisément définies par les ingénieurs, afin d'assurer en permanence la stabilité de l'ouvrage. Les pans inclinés se prolongent dans les étages inférieurs, amenant la logique structurale et formelle jusqu'aux caves. C'est ici que l'on a fait l'affinage du béton, qui devait répondre à de nombreuses sollicitations techniques et esthétiques. Les transparences se concentrent alors dans les ouvertures, le regard intérieur plonge dans la ville et les regards extérieurs s'imprègnent des ambiances intérieures. "...grand créateur d'émotions architecturales..."5 L'escalier extérieur, abrupt, le portique d'entrée comme une fente et la porte coupée en biseau nous invitent à embarquer dans un autre monde. Une fois à l'intérieur de l'enveloppe, on prend, littéralement, la mesure du bâtiment. On peut voir, à l'horizontale, jusqu'à l'autre rue à travers le hall d'entrée et, à la verticale, jusqu'aux confins de la couverture. On est alors happé par la spirale de l'escalier principal, qui va nous conduire, par paliers successifs, jusqu'aux différends espaces. Les parcours, labyrinthiques, sont le côté obscur du bâtiment. L'enveloppe de béton est sentie de l'intérieur, piliers inclinés et tunnels traversent l'espace, le volume du petit auditoire survole le hall. La circulation est continue en plan comme en coupe, promenade architecturale permettant les parcours les plus variés et inattendus. Les boîtes surgissent comme des pauses thématiques. Les transitions entre espaces de circulation et boîtes sont autant de séquences cinématographiques alternant travelling et plan fixe. L'arrivée dans l'espace principal est lumineuse. La salle, grise pour le parterre et dorée pour les parois et plafond, explore les tensions d'un "minimalisme baroque"6. Les files de sièges en velours gris, conçues par Marteen van Severen, et l'aluminium naturel au sol contraste avec les panneaux en contre-plaqué des parois et plafond où la feuille d'or, très utilisée par le baroque portugais, est ici appliquée à plat selon un patron représentant le "pixelage" à grande échelle de la texture du bois. Les veines d'or gagnent vie avec la luminosité extérieure et paraissent même réagir à la musique. Les verres ondulés viennent troubler les relations de transparence. La vision est filtrée, la réalité distante et distordue. Bien d'autres espaces enrichissent cette aventure architecturale: le petit auditoire, tout en rouge et tourné vers le couchant, qui permet d'accueillir une grande diversité de performances, ou encore l'espace informel sur le volume du petit auditoire, ultime strate du grand espace d'entrée où une toiture zénithale ouvrable offre une formidable terrasse sur l'horizon. Voir sans voir, entendre sans voir et voir sans entendre sont autant de sensations à expérimenter dans cet édifice. Transparences et collages Transparence est également la devise qui régit toutes les activités de la maison. Les loges des artistes, situées sous la scène du grand auditoire, sont entièrement vitrées, tout comme le bar/restaurant des musiciens en rez-de-chaussée et les bureaux de l'administration, livrant ainsi la vie intérieure de la maison au regard du passant. Salles de répétition au sous-sol pouvant accueillir des spectacles alternatifs ou salles de répétition individuelles donnant sur le hall d'entrée font partie d'un concept différent de salle de concert, où les fonctions que l'on trouve normalement reléguées aux arrières-scènes, caves ou soupentes exiguës, sont ici pensées comme autant d'espaces majeurs. Collages ou allusions, la "Casa da Música" s'imprègne de l'ambiance de Porto à plusieurs niveaux. Les carreaux de faïence ("azulejos") sont utilisés dans plusieurs salles. Les ouvertures sont autant d'encadrements sur les maisons avoisinantes revêtues d'"azulejos" aux couleurs vives. Une photographie des parcelles en friche voisines est utilisée comme papier-collé derrière le guichet des billets. Les verres s'embrasent en fin d'après-midi ou se teintent du vert tendre des premières feuilles. La ville donne sa couleur au bâtiment. Le soir le rapport s'inverse, la lumière artificielle se déverse sur la place et les projecteurs irradient la nuit. La "Casa da Música" fait partie de la vie de Porto depuis le début des travaux. Une parfaite adéquation entre le projet musical et le projet architectural a permis, en dépit de nombreux changements parmi les différents responsables du processus, de concrétiser très tôt le concept de maison ouverte. De nombreux concerts et happenings ont eu lieu dans l'édifice en chantier: rave-party et opéra baroque dans le parking, concert dans l'auditoire en gros ¦uvre. La maison a ouvert ses portes le 14 avril et l'on vit une période enthousiasmante. Les concerts se succèdent, entrelaçant tous genres de musiques et de publics, non sans quelques confusions et embouteillages dans le hall d'entrée. Il est incontestable que la Rotunda de Boavista a retrouvé son excentricité. 1 OMA. Texte du concours de la "Casa da Música" 2 Rapport du jury du concours 3 Rem Koolhaas in OMA@work.a+u. A+U. Edition spéciale. Mai 2000 4 OMA. Texte de présentation du projet à la presse 5 François Chaslin, Deux Conversations avec Rem Koolhaas et caetera, 2001, sens&tonka, éditeurs 6 Rem Koolhaas, lors de la conférence de presse de l'inauguration, avril 2005

Aus der Ausgabe 07-2005

 


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