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01 | 05
Totalité et indivisibilité
Jacques Lucan

De la rue qui surplombe le terrain très en pente de la maison, celle-ci est peu visible, quasiment cachée par une rangée d'arbustes. Cette première appréhension n'est pas fortuite: l'enchaînement des impressions que nous allons éprouver, après être entrés, confirmera le pourquoi de cette approche d'abord discrète. Si nous ne nous attardons pas, poussée la grille, sur la terrasse inclinée qui sert de transition entre le niveau de la rue et le niveau d'accès à la maison, et si nous poussons cette fois la porte d'entrée, nous entrons dans un espace étonnamment clos, qui n'offre aucune vue sur l'extérieur. Il s'agit d'un couloir de proportion étroite, dont le sol, le plafond et les murs sont d'une même couleur, d'un même béton clair, et qui, immédiatement après l'entrée, se plie à angle droit. Scandé de plusieurs portes, toutes identiques et closes, il est seulement éclairé par deux sources lumineuses en plafond, mais parcimonieuses. Après quelques pas, il s'infléchit, avant qu'il ne se poursuive par un escalier qui descend vers un niveau inférieur, mais toujours sans possibilité d'un regard vers l'extérieur. Le couloir semble maintenant s'enrouler dans l'escalier, comme si nous descendions dans une caverne, et nous perdons nos repères. Arrivés en bas des marches, nous ouvrons une porte et la surprise est totale. La pièce carrée dans laquelle nous entrons est vaste et lumineuse. Elle possède quatre grandes fenêtres rectangulaires, de dimensions identiques, offrant quatre "tableaux" différents, qui correspondent aux quatre directions cardinales et s'opposent deux à deux: d'une part, le panorama sur le lac, d'une grande profondeur de champ, s'oppose au regard sur le talus, celui-ci étant vu en gros plan; d'autre part, le vis-à-vis de deux tableaux sur le jardin propose deux visions différentes, mais à faible profondeur de champ. Les quatre tableaux font de la pièce de séjour de la maison comme un pavillon ouvert sur chacun de ses côtés. Ces dispositions ne manquent pas d'évoquer, ou bien celles d'un pavillon de thé japonais, ou bien celles de certaines villas italiennes, comme la villa Maser par exemple, lorsqu'elle confronte, sur une même ligne, une vision lointaine sur la plaine agricole et une vision proche sur une nymphée ménagée dans le flanc de la colline. Même si les quatre grandes fenêtres se font exactement vis-à-vis, le vide des ouvertures donnant ainsi sa stabilité à l'espace, le carré de la pièce de séjour n'est cependant pas parfait: un angle est occupé par un volume opaque (qui contient des services, toilettes et cuisine). Ceci résulte-t-il de nécessités d'usage ou bien d'autres raisons ? Autrement dit, que se passerait-il si le volume des services ne pénétrait pas violemment dans la pièce, s'il ne s'y enfonçait pas comme un coin ? Dans la même optique, que se passerait-il si le volume en équerre de l'escalier ne venait pas s'adosser à l'autre angle, comme pour offrir un contrepoids à la poussée brutale du volume des services ? Sans ces deux volumes, la pièce de séjour n'aurait plus que des murs, percés de grandes fenêtres, et ces murs deviendraient fragiles, comme des surfaces pliées à angle de droit. Les deux volumes donnent donc à la maison sa solidité; ils nous indiquent et nous font éprouver que nous ne sommes pas seulement dans une pièce, mais que cette pièce appartient à un organisme qui est une unité, un tout – préoccupation que ne cesse de développer Valerio Olgiati dans la plupart de ses projets -. C'est dans cette dimension que la maison trouve sa force, son intensité, son excès même. Tout découle de ce choix initial d'avoir affaire à l'unité et au continu. La maison est faite d'une carapace et non d'un assemblage de murs, de planchers, de piliers ou de cloisons. Les cloisons n'existent d'ailleurs pas, puisque toutes les parois intérieures sont des murs de béton armé de même épaisseur, depuis celles de la salle de bains ou du dressing jusqu'à celles des chambres ou du volume de la cuisine: manière de dire que tout local est potentiellement une pièce, aussi petit soit-il, et qu'il est une partie inséparable de l'organisme de la maison, une partie indissociable du tout; manière de dire que le tout est indivisible, que le tout est une unité. Pour accentuer encore ces caractères, la carapace est construite d'un bloc – ce qui bien sûr représenta une prouesse constructive qui explique les coûts exorbitants. Depuis le sol jusqu'à la toiture, les parois sont continues et uniformes, qu'elles soient horizontales ou verticales, planchers et murs; elles sont d'un même béton de couleur claire, laissé partout apparent, qui fait de la maison un monochrome. La maison n'exprime pas une ossature indépendante de l'enveloppe; elle est tout entière ossature: décidément, elle n'appartient pas au règne des vertébrés, mais bien au règne des crustacés. Aucun joint n'est donc souligné, la plupart sont invisibles. Pour accentuer le caractère monolithique de la maison, les quatre fenêtres de l'étage des chambres et du bureau, toutes verticales cette fois, sont décalées par rapport aux quatre grandes ouvertures horizontales de la pièce de séjour. Quant aux éléments de second œuvre, ils ont eux aussi toujours affaire à l'unité: une seule essence de bois pour tous les éléments menuisés; des portes intérieures qui ne sont qu'un même rectangle de bois, sans subdivisions; une fenêtre de séjour, répétée quatre fois, dont la vitre est une, elle aussi sans subdivisions; etc. Une porte intérieure, par exemple, n'est pas faite – comme c'est traditionnellement le cas - de deux entités, un dormant et un ouvrant, mais du seul ouvrant… Le rapport des matériaux différents ne suppose donc pas qu'ils s'articulent ou s'assemblent: certains éléments s'accrochent à la carapace, mais la plupart s'y glissent comme dans un contenant. La description de la maison que j'ai faite relate une expérience sensible, phénoménologique pourrait-on dire. Cette expérience est d'abord visuelle bien sûr, impressionné que nous sommes par la masse et la compacité, par les contrastes des ambiances et des lumières, par les différences entre les pièces principales – chambres, bureau, séjour -. Mais ces contrastes et ces différences ne fragmentent jamais le tout, ne le dissolvent pas; ils le renforcent au contraire, en font un véritable organisme. L'expérience est aussi auditive. Après que nous sommes entrés dans la maison, dans le couloir, portes fermées, le silence s'installe et les bruits de pas ou de voix sont assourdis, ce qui, lorsque nous prenons l'escalier, accentue la sensation de descendre comme dans une crypte ou une caverne. Dans le séjour, par contre, les voix deviennent claires, comme si elles s'accordaient à la pleine lumière retrouvée. L'expérience peut être encore d'un autre ordre: dans les beaux jours, la totale ouverture des quatre fenêtres, qui s'escamotent dans le sol, est susceptible de transformer le séjour en un pavillon ouvert aux quatre points cardinaux, "ouvert aux quatre vents". On ressentira alors intensément le contraste entre solidité, immobilité, pérennité du bâti et légèreté, fluidité, évanescence de l'air, entre ce qui demeure et ce qui passe: la réalité de l'idée d'une maison.

Translation: Maison K + N. Valerio Olgiati

Aus der Ausgabe 01-2005

 


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