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| Objets trouvés Jacques Lucan L'appropriation de la nature, mais au-delà des apparences
Sur une page manuscrite
d'un livre qu'il ne fera jamais paraître, Le Corbusier écrit
en 1956: Récemment, Jacques Herzog a emprunté les mêmes pas que ses illustres prédécesseurs, retrouvant l'architecture dans la contemplation d'un caillou: "Notre intérêt – dit-il - pour des formes et des structures trouvées dans la nature vient de loin. Prenez ce caillou (pebble), par exemple, qui est percé de petits trous. Il possède une structure interne complexe et a une longue histoire. Depuis son état originaire de lave volcanique, il est soudain passé à travers un processus de solidification, suivi par des millénaires d'érosion sous l'effet de l'eau et de l'air, au contact aussi avec d'autres surfaces rocheuses. De petits trous ont été percés dans la pierre par des minuscules créatures organiques qui ont fait de ce caillou leur maison. Je trouve que ceci a beaucoup de rapport avec l'architecture." 5 De Valéry-Socrate à Le Corbusier, puis à Jacques Herzog, la fascination est constante pour ces choses ou ces objets façonnés par la nature, notamment les galets, les cailloux polis, érodés, percés, creusés. Individuellement, leur forme peut être regardée comme parfaite puisqu'elle ne résulte que de l'action de forces naturelles, qui se sont exercées des années, des siècles, des millénaires durant. Cette forme n'a rien de fortuit, mais ses causes sont insaisissables, les paramètres de sa fabrication indescriptibles, sinon en des termes si généraux qu'ils n'expliquent rien. Ces choses ou ces objets représentent l'alliance de la nécessité et de la singularité: un galet est identique à aucun autre – au contraire d'un objet-type -; il est, comme le dit Le Corbusier, "un fragment devenu être, devenu un individu". Par rapport à la fabrication d'une telle forme, comment les architectes pourraient-ils jamais rivaliser ? Quand des architectes
contemporains recherchent de nouvelles cohérences - des cohérences
aventureuses -, de nouvelles harmoniques - des harmoniques périlleuses
-, ils peuvent donc ne pas procéder à une reprise et une
interprétation supplémentaire de types architecturaux déjà
connus; ils ne situent pas leur travail dans le perfectionnement d'un
type. Ils préfèrent s'en remettre à des analogies,
c'est-à-dire recourir à des images dont les plus évidentes
sont certainement celles d'objets ou d'organismes naturels. Les objets
trouvés leur offrent alors des images idéales, qui résument
en quelques caractéristiques ce qu'ils aimeraient que soit le bâtiment
qu'ils sont en train de concevoir. De plus, les choses ou les objets appropriés tirent leur légitimité d'être impersonnels – puisque personne ne les a façonnés -, aussi bien que d'être dénués de toute attache au temps et à l'histoire – puisque leur forme vient de la nuit des temps -. Mais y a-t-il une différence entre le regard porté à ces choses ou à ces objets et le regard porté à des bâtiments ou des ensembles qui ont pu servir de référents comme, par exemple, les villages du Sud algérien visités par Le Corbusier, les villages Dogons étudiés par Aldo van Eyck ou les châteaux en Ecosse dont les plans ont un temps passionné Louis I. Kahn ? Posons que l'attitude vis-à-vis de ces bâtiments et de ces ensembles n'est pas fondamentalement différente de celle vis-à-vis des choses ou des objets évoqués précédemment; il ne s'agit pas de les reprendre pour les perfectionner. Car qui peut imaginer aujourd'hui que l'on puisse se fixer comme objectif d'améliorer un château écossais ? Kahn s'approprie l'image du château écossais lorsqu'il est en train de concevoir la résidence Eleanor Donnelley Erdman à Bryn Mawr (1960-1964): la couronne épaisse des chambres de la résidence est analogue aux murs épais et évidés du château écossais. A l'occasion de ce projet, il imagine aussi possible la conception d'une structure géométrique qui puisse se développer d'elle-même, sans que l'architecte ait besoin d'intervenir: "L'architecte a toujours l'espoir que la construction se fasse elle-même d'une certaine façon, au lieu que ce soit lui qui la compose à l'aide de procédés tendant à flatter le regard (that the building in a way makes itself rather than be composed with devices that tend to please the eye). C'est un moment de bonheur quand on découvre une géométrie qui tend à créer des espaces naturellement, de sorte que la composition de la géométrie du plan (the composition of geometry in the plan) sert à construire, à donner de la lumière et à créer des espaces." 6 Dans la contemplation
de la nature, faut-il se fier seulement aux apparences ? A le faire, on
se contenterait d'un emprunt formel. Aller au-delà des apparences,
c'est comprendre la logique sous-jacente à la fabrication d'une
forme, la logique d'un processus génératif. En parlant de
la géométrie cachée de la nature, Jacques Herzog
avait ainsi précisé que ça n'était pas l'apparence
extérieure de la nature qui l'intéressait, mais son "principe
spirituel" 7, ce que j'appellerai ici la logique
de sa génération. Il retrouvait ici une fascination semblable
à celle qu'Eugène Viollet-le-Duc avait en son temps éprouvée
en s'intéressant particulièrement aux roches cristallines.
Celles-ci possèdent en effet des structures géométriques
qui entrent en résonance avec les structures architecturales, et
Viollet-le-Duc avait opposé au fait de copier une forme, le fait
d'en chercher la loi: "Il y a - disait-il -, dans la nature inorganique
que nous avons sous les yeux, une quantité innombrable de cristaux
qui sont la conséquence d'une loi de cristallisation. Reproduire
l'apparence plastique de ces cristaux en n'importe quelle matière,
ou établir des conditions physiques ou chimiques à l'aide
desquelles ces cristaux peuvent se former d'eux-mêmes sous l'empire
de la loi générale, sont deux opérations très-distinctes.
La première est purement mécanique et ne donne qu'un résultat
sans portée; la seconde met un attribut de la création au
service de l'intelligence humaine. La question est donc ainsi réduite
à sa plus saisissante expression: copier en une matière
quelconque des cristaux qui sont le produit d'une loi régissant
la cristallisation; ou chercher la loi, afin qu'en l'appliquant, il en
résulte naturellement les cristaux propres à la matière
employée. Pour trouver cette loi, il faut nécessairement
définir les qualités de ces cristaux, analyser leur substance
et les conditions sous lesquelles ils prennent la forme que nous leur
connaissons." 8
Aus der Ausgabe 10-2005 |

