Composer avec un tilleul Bruno MarchandComposer avec un tilleulComposer avec un tilleul« Au commencement de l’école il y avait un homme sous un arbre, qui ne savait pas qu’il était professeur, exposant ses nouvelles intuitions à quelques autres personnes, qui ne savaient pas qu’elles étaient des élèves» : je me suis remémoré ces mots de Louis Kahn lors d’une récente visite au collège que les architectes Galletti & Matter viennent de terminer dans la périphérie lausannoise. Cette évocation poétique a sans doute été éveillée par la présence imposante, à côté du bâtiment, d’un tilleul centenaire, vestige d’une ruralité à jamais disparue de ces lieux.
Il serait, bien entendu, faux d’attribuer à Galletti & Matter une quelconque pensée allégorique. Les rapports entre le nouveau collège et le tilleul soigneusement conservé font partie d’un discours centré a priori sur la relation entre l’architecture et le paysage, dans un effort constant de tisser des liens entre des échelles de projet complémentaires et, à travers l’application d’une rigueur spatiale et constructive, de ramener l’architecture à ses composantes essentielles. Ces problématiques territoriales et architecturales, les architectes les ont conjuguées avec talent dans les nombreux concours qu'ils ont gagnés dès le début de leur carrière professionnelle et qui leur ont permis de réaliser rapidement quelques objets d’envergure comme le centre scolaire à Fully (1991-1994), le cycle d’orientation à Collombey-Muraz (1997-1999) et maintenant le Collège de la Carrière à Crissier (2003-2005). Des réalisations où la continuité et l’unité discursives et programmatiques se confrontent cependant à la nécessité de rechercher d’autres solutions formelles, développées notamment à partir de conditions contextuelles toujours renouvelées.
Face à la réalité complexe
Contrairement aux établissements scolaires précédents, implantés dans des sites aux qualités paysagères manifestes, le collège de la Carrière fait partie d’une zone périphérique hétérogène, constituée de la juxtaposition, sans ordre apparent, d’infrastructures, de nouveaux quartiers résidentiels, mais aussi de MacDonald, d’hôtels Formule 1 et d’hypermarchés, avec leurs panneaux, enseignes et néons.
Face à cette réalité complexe, à forte consonance commerciale, le point d’ancrage du projet avec le lieu demeure certainement le tilleul déjà évoqué, qui devient l’épicentre d’une composition qui cherche, en même temps, à exploiter la topographie du terrain. La pente naturelle du terrain est ainsi contenue par un socle mural qui se dispose en L autour de l’arbre et au-dessus duquel émerge un pavillon cubique, légèrement découpé, qui contient les salles spéciales et la bibliothèque. Ce socle accueille les salles de classe et de sport et génère, en couverture, une plateforme horizontale – le futur préau ouvert – qui s’ouvre de façon contrôlée, par-dessus une barrière plantée, vers le paysage lointain.
Selon leur habitude, les architectes apportent des réponses précises au contexte, dans leur constante quête d’intégrer des fragments existants et de tisser des liens avec le paysage. Mais la troublante banalité de cette périphérie, avec laquelle ils n’entretiennent aucune connivence, va infléchir la suite logique de leur démarche : du projet du collège de la Carrière, il semble en effet émaner une tension vers d’autres champs exploratoires, vers une série d’expériences singulières et duelles où prévalent des notions telles que massivité et introversion.
Epaisseurs, introversions et sentiment de masse
Les sentiments de masse et d’introversion sont particulièrement perceptibles dans les espaces contenus à l’intérieur du socle, là où la rugosité apparente (sous différentes teintes de couleur) d’un béton brut de décoffrage induit une ambiance étrange et séduisante. Une ambiance à la fois « électrique » et souterraine, les seuls points de vue importants vers l’extérieur concernant à nouveau le tilleul, perçu à travers un « canon de lumière » creusé dans la masse et qui éclaire, à travers une coupe subtile, les couloirs de distribution des classes. Par osmose, l’arbre apparaît à travers ce cadrage dans son aspect le plus massif, compact, intégré à un ensemble d’espaces denses, épais, contenus par des murs extérieurs dont la solidité et l’ancrage au terrain sont renforcés par un gros crépi et par de profondes embrasures en béton préfabriqué.
À partir du niveau de l’entrée, les espaces intérieurs, toujours aussi massifs dans leur apparence, deviennent pourtant aériens et fluides, dans un mouvement continu et ascensionnel généré par les circulations verticales qui mènent aux fonctions contenues dans le pavillon. Par opposition au traitement « brut » du socle, le langage architectural du pavillon affirme un caractère à la fois représentatif et élégant, exprimé par l’alternance de deux façades pratiquement opaques - recouvertes de panneaux préfabriqués en béton sérigraphié - et de deux façades partiellement vitrées dont l’ordonnance générale provient d’un claustra vertical en béton préfabriqué.
Ce traitement des façades engendre une orientation presque exclusivement latérale du bâtiment qui, tout en déniant une quelconque relation au paysage de la périphérie, s’ouvre d’un côté vers l’accès supérieur à l’établissement (affirmant ainsi une relation directe avec la bibliothèque) et de l’autre vers le tilleul, dont la vibration des feuillages apparaît maintenant découpée par le dessin des lamelles verticales du claustra. Par leur finesse et leur répétitivité, ces éléments indépendants de la structure principale contribuent à moduler la lumière et à diriger la vue ; mais en même temps, leur rythme resserré et leur profondeur confèrent à la façade une sorte de muralité qui rétablit la couche traditionnelle entre l’intérieur et l’extérieur tout en accentuant – à nouveau - l’introversion des espaces.
Fragments paradoxalement autonomes
Comme j’ai eu l’occasion de le souligner dans la toute récente monographie de leurs oeuvres (Birkhäuser, 2005), Galetti & Matter ont su développer dans leur pratique architecturale un intérêt particulier pour le travail sur les limites, souvent traitées comme des surfaces, des textures. À Crissier, le traitement unitaire des espaces intérieurs contraste avec les différents vocabulaires employés pour affirmer le caractère introverti des éléments architecturaux. Dans cette optique, on peut effectuer une autre lecture du bâtiment, qui se superpose à celle, certes légitime, qui met traditionnellement en avant une sensibilité à la topographie et à l’intégration organique des parties dans un tout: le socle et le pavillon nous apparaissent ainsi en tant que fragments autonomes, avec leur propre langage, participant paradoxalement à une composition d’ensemble dont l’unité spatiale dépend aussi (et avant tout) de la présence d’un volume végétal – le tilleul, qui dès lors ne représente plus un simple point du paysage ou une trace de la mémoire mais devient un objet à part entière, dont l’identité nous rappelle que c’est peut-être "là où commence l’école".
Aus der Ausgabe 11-2005 |