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01 | 06
"Genève 2020": Concours-Manifeste
Yves Dreier

En réaction au manque d'initiative dans l'élaboration de visions urbanistiques d'ensembles et au refus de collaboration de la ville et du canton de Genève avec les milieux de la planification, la section genevoise de la fédération suisse des architectes (fas) a décidé d'organiser un concours d'idées nommé "Genève 2020"i.
Déplorant l'absence systématique de projets urbains de qualité, la fas a par son initiative indépendante des instances étatiques et soutenue par des mécènes privés, décidé d'exprimer son ras-le-bol envers la méfiance de la classe décisionnelle. Cette prise de responsabilité a la valeur et les convictions d'un manifeste qui prône les vertus visionnaires du concours, la reconnaissance des enjeux de la ville de demain et le potentiel d'une planification urbaine à long terme. Le résultat de ce concours espère faire naître, autour des cinq projets primés, un large débat architectural et urbanistique, sans aucun doute avec de forts relents politiques, sur le thème de l'extension urbaine de Genève.

Autour du cas genevois

Outre l'implication du concours "Genève 2020" dans un cadre politique, la problématique d'extension s'appuie sur trois constatations ayant trait à l'agglomération genevoise, à son histoire et à ses besoins futurs.
Les adjonctions successives de morceaux de ville autour du centre historique durant le 19e siècle sont un modèle d'unité connu sous l'appellation de ceinture fazysteii. Cet ensemble découle d'une planification attentive et remarquable trouvant son apothéose lors de l'organisation de l'Exposition nationale de 1896. Dans le même souci d'unité urbaine et de vision d'ensemble, les communes des Eaux-Vives, de Plainpalais et du Petit-Saconnex sont annexées à la ville de Genève en 1930. Depuis les frontières n'ont plus connu de modifications notoires et aussi bien la ceinture fazyste que la limite communale de la ville de Genève sont deux entités encore facilement perceptibles par leur densité et leur volumétrie contrôlée. L'agglomération doit à moyen terme réussir à franchir cet ensemble de valeur qui semble être devenu un obstacle à son extension.
L'implantation des zones industrielles et ferroviaires autour de ce périmètre, qui définit de nos jours le centre-ville, n'est plus crédible et doit être foncièrement repensée afin de redéfinir le rôle d'élément urbain de ces parcelles bâties. De plus l'exiguïté du territoire genevois et la rareté des terrains constructibles prônent le recyclage et la rénovation de la structure urbaine. Cette nouvelle approche de la problématique de la ville réclame de nouveaux outils de planification. Le plan de zone, dont les vertus d'organisation semblaient idéales lors de la planification d'espaces vierges, comme ceux des cités-satellites construites durant les années 1960, est désormais inadapté à la thématique de reconquête et de réaffectation d'espaces déjà construits. L'unique recours à ce procédé s'avère trop abstrait, deux-dimensionnel, peu visionnaire et surtout incapable de faire naître un débat de fond entre architectes, urbanistes, investisseurs et politiciens.
Cette lacune entrave le développement de visions concrètes et étouffe la discussion sur les carences actuelles de l'agglomération. Le manque chronique de logements gangrène l'extension du bassin genevois et ni le canton, ni les communes, ni même la France voisine ne semblent en mesure de mettre fin à ce problème. Autour de la ville, la périphérie résidentielle, composée essentiellement de villas, s'apparente à une zone verte. Certains quartiers se densifient tout de même, mais la construction de petits immeubles, souvent limités dans leur taille à des gabarits de deux étages sur rez-de-chaussée, n'arrive pas à répondre à la demande. Ce phénomène aberrant est motivé par la fibre protectionniste des entités villageoises et oblige la population à s'exiler vers des zones délaissées des réseaux d'infrastructures publiques. Il est temps pour le canton de se poser la question de sa densification progressive, au risque sinon de faire perdre définitivement son attractivité sociale et économique à toute une région.

Un programme pour 220 hectares

Le programme du concours réclame la création d'une vision urbanistique claire pour Genève, avec une échéance temporelle qui nous porte en 2020. Les enjeux urbanistiques de "Genève 2020" repose sur des réponses concrètes aux problèmes récurrents de manque de logements, de mixité fonctionnelle, de traitement des "coutures" entre quartiers, d'implantation de bâtiments fédérateurs, de définition d'espaces de détente et de relecture de la trame structurante.
Le périmètre d'intervention mis à disposition des concurrents a des qualités hors du commun qui proviennent essentiellement de sa taille, 220 hectares, soit une surface d'environ 2,2 km de long par 1 km de largeiii. Cette énorme étendue, à proximité immédiate de la ville, englobe les quartiers de la Prailles, des Acacias et des Vernets qui se démarquent actuellement par leur faible densité et leur dévouement à l'industrie, au stockage et au transport de marchandises par le rail. Elle est idéalement desservie par la maille viaire et autoroutière, mais aussi par le réseau des transports publics. De plus le prolongement actuel du tram jusqu'au Grand-Lancyiv et la réalisation du CEVAv, dont deux gares se situent dans le périmètre du concours, offrent des perspectives idéales au site. La présence majoritaire de deux propriétaires, le canton et les CFF, simplifie grandement la problématique parcellaire et ceci malgré l'empiétement du périmètre sur trois communes, Genève, Carouge et Lancy. Sans être considéré comme une zone en friche du fait de son activité, cette surface a assurément un potentiel suffisant pour subvenir aux besoins de la ville. Par une reconquête planifiée des espaces, le site pourrait offrir à l'horizon 2020 un lieu de vie à 50'000 personnes sans investissement majeur dans l'infrastructure publique. Tracé de façon intelligente, le périmètre permet en outre de reconsidérer les grands axes routiers de la Route des Jeunes, de la Rue des Acacias et de la Route de Saint-Julien et offre de nombreux point d'ancrage à la structure urbaine existante.

Les visions pour le débat

Cinq projets, faisant preuve d'approches très différentes, ont été retenus dans l'optique de débattre sur la base de propositions concrètes pour l'extension de la ville de Genève.
La proposition lauréate du bureau zurichois de Thomas Fischer repose sur les qualités morphologiques du site. Le projet joue sur l'impact visuel de la moraine, déposée par le glacier du Rhône, et les traces laissées par l'eau de l'Arve, de l'Aire et de la Drize dans la topographie. La dépression dans laquelle se déploie le périmètre du concours impose, vers l'ouest, une césure naturelle dans l'urbanité locale, délimitant Genève de ces "contreforts", implantés à l'image du village de Lancy sur la colline d'alluvion. L'intervention se veut planificatrice et proche des préceptes du courant des Beaux-Arts français du 19e siècle. Grâce au maintien des voies de communications existantes, elle ne tombe cependant pas dans un remaniement hausmannien des axes et des perspectives. Le tissu urbain est repensé au travers du tracé des artères de circulations qui convergent en direction de l'actuelle Place de l'Etoile. Les trois quartiers existants sont redessinés et leur unité affirmée par leur typologie, composée soit de blocs, d'îlots ou de barres, qui leur donne une identité propre. Le point névralgique de l'Etoile est affirmé par la création d'une "percée" en direction de Carouge et marquée par la construction de quatre tours. Le caractère rectiligne de la Route des Jeunes est accentué et sa tendance d'élément de séparation, à première vue négative, savamment réutilisée. L'axe linéaire scinde le site en deux parties, l'une vide, adossée à la moraine qui se réfère à l'espace libre du lac et l'autre pleine, dévouée aux besoins de la ville. La force extraordinaire que dégage cette vision, qui crée à l'ouest un grand espace public dans lequel l'implantation du nouveau stade fait sens et à l'est une zone urbaine densément bâtie, provient de la confrontation entre nature et ville. Cette intervention modifie fondamentalement l'aspect du carrefour stratégique de l'Etoile qui prend dorénavant la forme d'une patte-d'oie s'ouvrant vers la ville. La cessation de l'activité marchande ferroviaire au profit du parc, la matérialisation de la différence de niveau et la précision de l'intervention, qui se fond dans la structure existante, réalise la continuité nécessaire entre l'agglomération en surplomb et les deux pôles que sont les villes de Genève et de Carouge.
Le deuxième prix du bureau genevois Made in prend un parti diamétralement opposé et s'affirme comme un processus de planification opportuniste et souple qui peut réagir de manière ciblée au cas par cas. L'implantation de quelques bâtiments emblématiques, empruntés avec ironie au répertoire de l'histoire de l'architecture, montre de façon très raffinée le potentiel du périmètre. Cette proposition génère des pôles de densification en rapport à leur implantation, affirme l'identité de certains lieux en les connectant à l'ensemble de la ville et offre une flexibilité dans la reconnaissance progressive des qualités et des défauts structurels et fonctionnels du quartier.
La proposition de Paola Santos de Porto, obtenant le 3e prix, recherche le compromis entre espaces verts et volumes bâtis. La Route des Jeunes est enterrée au profit de l'unité est-ouest du site et un collier d'espaces "verts" de l'ampleur de la Plaine de Plainpalais rattache le site à la logique de la ville existante. La structure du bâti est partiellement réinterprétée, en quelque sorte reconstruite sur les traces de l'existant, sans pour autant se risquer à évoquer ouvertement le besoin hypothétique d'un recommencement sur des bases et des règles urbanistiques nouvelles. Les voies de chemin de fer font place à un axe piétonnier le long duquel de grands bâtiments s'articulent.
Le projet, des bureaux associés XPACE à Zürich et Ooze à Rotterdam, placé au quatrième rang, soulève l'importance de l'échelonnement dans le procédé de transfert des activités. Il cible ensuite ses interventions par quartiers dont l'image se distinguent par des densités diverses et des unités typologies multiples, voir arbitraires. Le glacis végétal cherche à relier entre eux les points de verdure de la ville avoisinante. Sa dimension exagérée lui donne malheureusement plus l'aspect d'une fortification verte, qui s'érige comme des remparts modernes et délimite l'agglomération environnante de l'intérieur de la ville.
La vision du bureau carougeois Burkhardt + partners montre une approche radicale du site et applique le principe de la "tabula rasa". De grands volumes sont disposés, suivant un tracé régulateur extrêmement rigide, dans un espace de verdure et un réseau routier orthogonal. Sans réel point d'attache à la structure existante, malgré le ménagement d'une partie du périmètre, il rappelle les méthodes urbanistiques des années d'après-guerre. L'intérêt de cette proposition se situe assurément dans son pouvoir de densification qui va au-delà des espérances, mais bute irrémédiablement sur l'approche périmée du procédé choisi.
Les cinq visions retenues démontrent le potentiel et les qualités de ce morceau de ville dans la ville. L'analyse de chacun des 61 projets rendus démontre la variété de la problématique, des approches et des traitements liés à une restructuration urbaine de cette ampleur. Le concours "Genève 2020" reste une utopie qui s'intègre dans le cycle des grands projets que le canton à connu depuis plus d'un sièclevi et qui à permit le contrôle de son extension progressive. Tel un manifeste il pose les bases d'un nouveau départ dans l'analyse des enjeux du développement urbain genevois et espère par le choix de ce site sensible pouvoir réveiller l'intérêt des instances étatiques. L'implication d'entreprises privées dans l'organisation et le financement de ce concours laisse également espérer une collaboration essentielle entre investisseurs, planificateurs et politiciens. L'impact de "Genève 2020" sur l'extension urbanistique de la ville reste pour l'instant hypothétique et sa réussite dépend du poids et de l'envergure que prendra la discussion amorcée sur la base de ces propositions concrètes.

1.) ce titre prend le contre-pied du plan de zone "Genève 2015" actuellement en vigueur
2.) l'adjectif fait référence à James Fazy qui fut l'initiant et le responsable de ce procédé
3.) à titre de comparaison l'étendue du réaménagement du quartier du Flon-Sauvablin à Lausanne est de 15 hectares, l'intervention réalisée dans le cadre de Zentrum Zürich Nord de 55 hectares, la réaffectation de la Sulzer Areal à Winterthur de 20 hectares et la planification pour la zone industrielle du Dreispitz Areal à Bâle de 50 hectares.
4.) sa mise en service est prévue en mai 2006
5.) abréviation de la nouvelle ligne régionale Cornavain, Eaux-Vives, Annemasse. Son tracé, discuté depuis plus de 100 ans, est maintenant défini, mais n'est paradoxalement pas retranscrit sur le plan de zone actuel
6.) voir à ce sujet: Alain Léveillé, 1896-2001 Projets d'urbanisme pour Genève, Georg Editeur, Genève, 2003

Aus der Ausgabe 01-2006

 


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