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09 | 06
Une gageure parisienne pour le XXI e siècle.
Thierry Mandoul, Enrico Chapel

«Le vieux Paris n'est plus, la forme d'une ville change plus vite, hélas! que le cœur d'un mortel.» Combien de fois depuis que Baudelaire écrivit ces vers dans une ville transformée en capitale du XIXe siècle, cet énoncé nostalgique s'est-il avéré exact? On ne saurait le dire tant est longue la litanie des projets d'aménagement qui, des fortifications au périphérique, des îlots insalubres aux logements modernes, des quais de la Seine aux voies rapides sur berge, des Halles à leur forum, des friches industrielles aux ZAC, ont transmuté Paris en métropole contemporaine. Bien des quartiers ont ainsi perdu, en l'espace de quelques années, ce qui avait pu constituer leur identité. Mais peut-il en être autrement?

Portrait d'un paysage
Paris-Rive Gauche, le dernier grand aménagement urbain de la capitale situé dans le 13e arrondissement, ne déroge pas à cette règle. Ce territoire ne manque pourtant pas de particularités: historiquement marqué du sceau de l'exclusion, il est longtemps resté peu construit puis reçut, pour cette raison, une manufacture de poudre qui donna par la suite le nom à l'hôpital de mendicité de la Salpêtrière, autre forme de renvoi des plus démunis de Paris. Éloignés du centre-ville et tenus à distance par les grandes entités urbaines que sont l'hôpital Pitié-Salpêtrière et le Jardin des Plantes, les territoires compris entre l'ancienne enceinte des Fermiers généraux et les fortifications sont définitivement transformés par l'arrivée de la gare d'Austerlitz en un univers ferroviaire s'étirant sur deux kilomètres et demi le long de la Seine.

L'originalité de ce site reposait donc sur l'ample cicatrice que la ville bourgeoise s'était infligée entre la Seine et la colline de Tolbiac pour s'assurer de communications efficaces entre Paris, sa banlieue sud et le centre de la France. Une béance que la ville n'a jamais réussi ou voulu colmater en dépit de quelques rares îlots d'habitations insérés ici ou là. Seule l'industrie a parsemé ce territoire de ses châteaux: entrepôts, silos, frigos industriels, hangars de marchandises et magasins sur les quais de la Seine. Autant d'objets isolés formant aujourd'hui des archipels laconiques. Leurs masses imposantes, plutôt verticales et en béton renvoient à d'autres objets horizontaux et tendus tous aussi grandioses qui franchissent les chemins de fer et la Seine. Faits de fer et de fonte, ce sont les viaducs d'Austerlitz, de Tolbiac et les ponts aériens du métro mais aussi le passage souterrain à claire-voie de la rue Watt célébrée par de nombreux auteurs de polar, et le pont en pierre de Bercy avec ses deux tabliers superposés. Ces architectures et infrastructures écrivent le paysage si particulier de ce 13e arrondissement sur front de Seine et fond «pixélisé» de la colline de Tolbiac où se dessinent par instant tours et barres des rénovations urbaines des années 60. Une toile de fond à la beauté kaléidoscopique qui disparaîtra en très grande partie avec l'achèvement du projet et la rationalisation de la ville. Beaucoup de navires industriels ont déjà été engloutis par la gangue bétonneuse de l'opération. Certains ne doivent leur sauvegarde qu'à la lutte tenace d'associations de résidents ou de défenseurs du patrimoine, d'autres plus chanceux, ont été appelés à devenir des futures institutions universitaires.

Genèse d'une opération et grandes lignes du projet
La vaste emprise ferroviaire appartenant à la SNCF est devenue rapidement un enjeu spéculatif et urbanistique pour la Ville à partir du moment où le trafic de la gare d'Austerlitz a décliné suite au choix de réhabiliter les gares de Montparnasse et de Lyon pour développer des lignes TGV. Depuis longtemps la transformation de certaines parties de cette emprise était envisagée, mais ce sont les études lancées par la Ville entre 1982 et 1985 pour accueillir l'Exposition universelle de 1989 et les Jeux olympiques de 1992 qui révélèrent le potentiel de développement de l'ensemble du secteur. Le contexte foncier et immobilier très positif de l'époque et la détermination de Jacques Chirac, alors maire de Paris, conduisirent à la définition du périmètre d'intervention actuel comprenant 130 hectares divisés en trois aires géographiques et opérationnelles: Austerlitz, Tolbiac et Masséna.  L'avenir de chacun de ces territoires fut confié à des architectes urbanistes coordonnateurs sous l'égide d'un grand projet défini par l'APUR (Atelier parisien d'urbanisme) .

Pour la Ville de Paris, cette opportunité foncière devait s'inscrire dans le dessein de rééquilibrer vers l'Est le développement de la capitale orienté jusque-là à l'Ouest avec la construction du quartier des affaires de La Défense, en accord avec divers documents d'urbanisme édités dès le début des années 1970 . Il s'agissait également de construire des milliers de mètres carrés de bureaux neufs en parfaite adéquation avec l'attente de commanditaires insatisfaits de l'offre parisienne caractérisée par des micromarchés ou des opérations de réhabilitation.
La question du déplacement de la gare d'Austerlitz vers le périphérique se pose alors d'emblée et elle ne sera définitivement écartée par la SNCF qu'en 1988. Plusieurs urbanistes y voyaient une fantastique opportunité de redéploiement de Paris vers sa banlieue . La gare aurait pu déménager à Ivry et libérer ainsi les terrains des voies ferroviaires. Mais le choix de la SNCF fut tout autre: conservation des voies et de la gare en place, alors qu'une voie automobile aérienne était censée traverser cette dernière pour relier le boulevard Saint-Marcel à un nouveau pont jeté par de-là la Seine vers la gare de Lyon. Cet ouvrage qui n'a d'art que le nom, constitue aujourd'hui une des incongruités les plus criantes de l'opération Paris-Rive Gauche même s'il n'en fait pas partie stricto sensu. Le pont Charles de Gaulle en est le seuil côté centre-ville, mais présente la particularité d'avoir un tablier qui ne s'inscrit pas dans l'axe du prolongement d'une voie, le percement de la halle centrale de la gare conçue en 1869 n'ayant pas été réalisé. Ce qui fit dire à l'adjoint au maire de l'urbanisme de l'époque, mi-goguenard, mi-dépité: «On a donc un pont en cul-de-sac qui débouche sur une avenue de France en impasse.»
Car l'autre «victime» de la conservation de la gare est bien l'avenue de France, grand dessein de l'opération, dont l'axe de composition de deux kilomètres et demi de long, disposé parallèlement à la Seine, couvre les voies ferrées. L'autre monument structurant de l'opération, conçu comme tel en tout cas, est la Bibliothèque nationale de France (Dominique Perrault arch.1989-1994),. Cet équipement voulu par François Mitterrand possède un parvis à hauteur de dalle et sera bientôt comme relié au parc de Bercy situé de l'autre côté du fleuve par une passerelle audacieusement mouvementée en voie d'achèvement (Feichtinger arch.). Cette liaison offrira ainsi un «poumon vert» au nouveau quartier qui en manque passablement et, à la toiture-terrasse de la Bibliothèque nationale qui a tout d'une plage déserte, le rôle d'espace public central que lui avait destiné Dominique Perrault.

L'avenue de France structure le quartier selon son axe longitudinal, avec pour conséquence la persistance de l'image et des valeurs de la ville centripète se référant sans cesse à son centre. Pour le reste, l'ensemble est le produit d'un urbanisme qui consolide l'image d'un paysage urbain déjà formé au XIXe siècle. Si les architectes chargés de divers secteurs d'opération ont pensé l'hétérogénéité des formes urbaines, comme Christian de Portzamparc à travers l'ouverture des îlots, les contrastes et les oppositions de volumétries, de matières et d'écritures architecturales, force est de constater que l'ordre de la composition néo-haussmannienne inscrit dans le plan rédigé par l'APUR en 1989 persiste dans les formes réalisées. Formes paradoxalement peu ouvertes aux spécificités et à la diversité des paysages qui composent ce territoire marqué par le fleuve, les infrastructures ferroviaires et l'industrie.

L' «avenue de France» et la dalle en question
Censée rayonner depuis la place Valhubert et le pont d'Austerlitz jusqu'au boulevard Masséna, c'est-à-dire du centre de la ville vers la périphérie, l'avenue perd tout de sa supposée bonne mesure en commençant par un coude pour finir sur une interrogation, celle de son raccordement et sa relation par delà le périphérique à la banlieue. Si l'on ajoute à cela, une largeur de voirie de 40m comparable à celle du boulevard Raspail ainsi que le gabarit des immeubles devant s'inscrire sous un velum oblique allant de 35m sur l'avenue à 24m pour ceux de la voie sur berge, on ne peut que s'interroger sur le bien-fondé d'une telle monumentalité. D'autant plus que les dysfonctionnements d'usage de l'avenue, comme sa faible fréquentation, se sont répercutés sur la voie sur berge aujourd'hui envahie par les voitures. La non-réalisation de la voie souterraine initialement prévue rend la relation à la Seine peu aisée, alors que le succès du premier quai aménagé à hauteur d'eau de façon assidue, montre là toute l'attente des Parisiens pour ces éléments naturels urbains.
 Pourquoi cette avenue ? Pourquoi ne pas avoir privilégié des relations transversales de la colline de Tolbiac vers la Seine et réciproquement ainsi qu'ont pu le proposer Paul Chemetov ou Dominique Perrault lors d'une consultation d'idées en 1989 ? De telles jonctions n'auraient-elles pas mieux assuré des relations visuelles, des pratiques de circulation et d'usage plurielles entre nouveaux et anciens quartiers ainsi que des rapports plus intenses au fleuve? Le prolongement des voies existantes à divers endroits du projet le laisse pourtant penser. Les dénivellations du sol, qu'elles soient ici naturelles ou artificielles, demandent une intelligence de situation et la résolution de problèmes particuliers qui sont autant d'atouts indéniables dans l'invention d'un quartier ou d'une rue comme le montrent les nouvelles rues descendant vers la Seine du quartier Masséna. À partir du sol, elles façonnent ces nouveaux espaces, trament ces lieux avec l'existant et les livrent à une appropriation kinésique. Autre exemple, la rue du Chevaleret. Située à la limite du projet côté Tolbiac et à sept mètres en-dessous du niveau de l'avenue de France couvrant les voies de chemins de fer, elle offre à Bruno Fortier en tant qu'urbaniste, ou bien à Brenac et Gonzalez en tant qu'architectes d'un immeuble d'habitation, l'opportunité de concevoir des espaces publics et privés singuliers, qui jouent avec les différences de niveaux des terrains naturels et artificiels
Cependant, si l'on admet l'intérêt de travailler la topographie et la géographie des sols, était-il pour autant nécessaire de concevoir une couverture totale des voies, de projeter un tel urbanisme sur dalle dont on se demande ce qui le différencie des programmes réalisés dans les années 60-70? Si ce n'est la complexité de l'infrastructure positionnée au dessus et entre les voies de chemin de fer et les formes urbaines qui reposent sur celle-ci, ils ont en commun d'être parfaitement étanches dans leur relation entre infrastructure et superstructure. Le coût de cet ouvrage d'art qu'est l'avenue de France est bien entendu considérable et a failli en pleine crise immobilière du milieu des années 90 causer la perte de l'opération. Ce choix d'urbanisme sur dalle n'a fait que conforter l'orientation programmatique de Paris-Rive Gauche vers la construction de milliers de mètres carrés de bureaux, découpée en unités opérationnelles de plus de 20000m2 de surface hors œuvre nette. Elles constituent la plupart du temps un îlot entier dans lequel s'inscrit la construction écrasée par la hauteur maximale autorisée et dessinent une typologie d'immeuble glaçant l'avenue de France, qui laisse quelque part perplexe.

Quelle mixité?
Ceci amène enfin à s'interroger sur la «mixité» de l'opération, avancée comme l'élément positif du projet par ses promoteurs. Si en chiffres, la position peut déjà paraître contestable , dans la réalité de l'espace construit, les logiques économiques et programmatiques des surfaces tertiaires ont conduit les concepteurs de l'opération à séparer par bloc les bureaux des habitations, puis à les regrouper majoritairement le long de l'avenue. Si l'animation parisienne réside bien dans la multiplicité et la diversité des activités, alors il est légitime de s'interroger sur ce qu'il adviendra dans ce nouveau quartier plutôt marqué par un certain «zonage». Les fonctions universitaires et administratives sont regroupées dans la zone adjacente au boulevard périphérique, le logement se développe majoritairement autour de la Grande Bibliothèque et dans le secteur Masséna, les bureaux s'alignant le long de l'avenue de France et dans le secteur Austerlitz-Nord, les commerces, enfin, parsemant le territoire de façon encore faible et indéterminée. La diversité et la mixité des activités ne sont-elles pas la garantie d'un souffle de vie permanent pour la ville? Le cloisonnement en secteurs résidentiels, universitaires et tertiaires ne risque-t-il pas au contraire d'engendrer des moments du jour ou de la nuit vides de tout occupant? La maîtrise d'ouvrage,  a certes consentis des efforts (-comme la construction d'un cinéma fréquenté toute la journée, obligation faite aux immeubles de bureaux d'installer au rez-de-chaussée des magasins dont certains réservés à des librairies et des galeries d'art), mais Paris-Rive Gauche sera-t-il un jour un véritable  «quartier parisien», voire «le nouveau quartier latin» comme la communication du maître d'ouvrage voudrait le faire croire ou, au contraire, sera-t-il victime des mêmes ruptures et barrières que connaissent la plupart des quartiers d'affaires?

Cet énorme chantier, commencé en 1993, nécessitera encore plus de dix ans de travaux. Le temps long de sa réalisation, le concert de plusieurs urbanistes ainsi que le choix de partager les 130 hectares en unités d'opération aux temporalités différentes ne correspondant pas au zonage fonctionnel, peuvent faire espérer que ces frontières se dilueront dans l'espace et dans le temps. Mais surtout, que le principal enjeu de cette opération et de la capitale pour les années à venir, celui de la relation de Paris à sa banlieue, trouvera là une solution exemplaire.

Aus der Ausgabe 09-2006

 


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