Décomposer, recomposer le quotidien sonore Pierre MariétanUne approche sensible de l’environnement sonore s’impose pour le connaître et en débattre. Pour ce faire, l’expérience auditive est incontournable. L’écoute active et analysante est prioritaire dans la perspective d’une maîtrise des données constituant la structure acoustique de l’environnement. Il n’est pas sans intérêt de se servir des pratiques musicales pour transposer dans l’espace du quotidien ses procédés d’analyse du son et des structures qui les intègrent. Il n’en reste pas moins que le contexte n’est pas de même nature lorsqu’il s’agit d’écouter de la musique ou d’être immergé dans la vie de tous les jours. Dans ce dernier cas, l’écoute a des phases d’absence évidentes. L’oreille a un fonctionnement complexe. Son ouverture permanente au milieu sonore dans lequel elle baigne n’implique pas un automatisme dans le fait d’écouter. Ecouter est un acte volontaire qui traduit un désir sinon un besoin, voire une nécessité, de capter le son et de l’interpréter. Une interprétation dépend de la perception qu’a l’auditeur du rapport que les sons entretiennent entre eux et avec le silence. Cette interprétation correspond à une écoute musicale. C’est une œuvre de musique que l’on écoute avec ses propres critères d’interprétation : historiques, culturels, affectifs… Une autre interprétation est de savoir ce que le son dit ou annonce dans le cadre du quotidien. Cependant, la frontière entre les deux situations n’est pas aussi précise qu’il peut paraître. C’est la volonté, ou le désir d’écouter, qui détermineront la qualité de l’écoute. Le terme de musique recouvre un domaine aux limites imprécises, parce que dépendantes d’une interprétation subjective du fait sonore, propre à chacun. L’environnement, dans sa dimension sonore, est, au premier abord, perçu comme un tout. Ce que l’on considère en tant qu’ensemble sonore homogène laisse émerger des signaux qui interpellent certains d’entre nous, alors que d’autres y restent insensibles (parce que non concernés ?). Cependant, l’oreille, de tous ceux qui se trouvent dans les limites d’une aire commune de diffusion et de réception d’un signal sonore, saisit le son, plus ou moins bien, et le mémorise. On peut alors dire qu’une empreinte sonore s’inscrit dans la mémoire de chacune des personnes présentes, malgré elles, pourrait-on dire. Connaître une situation sonore – un ensemble de sons dans un espace et un temps donnés – exige de considérer séparément chacun des éléments qui la constituent. L’écoute de l’existant sonore se découpe en instants qui s’inscrivent dans le temps ; une durée se crée dans le temps d’une écoute ininterrompue. Il est alors possible de déduire que cet instant d’écoute privilégie un contenu, en même temps qu’il révèle la capacité d’éveil auditif de celui qui écoute. Il va sans dire que la qualité du fait sonore, susceptible de retenir l’attention de l’auditeur, participe au processus de l’écoute qui, effectivement, ne peut révéler autre chose que ce qui est donné à entendre. Les faits sonores -certains parleront d’objets ou d’événements sonores- se succèdent et se superposent sans cesse. Notre monde est ainsi fait, même lorsqu’il est réputé silencieux, que les faits sonores sont multiples et qu’il est difficile de les distinguer les uns des autres. Différents modes de classification devraient aider à les identifier. Il est aisé de caractériser des éléments prédominants dans le cours d’une séquence en voie de se constituer pour l’oreille. Par exemple : - En relevant les durées qui peuvent être attribuées à chaque élément et ainsi les dissocier les uns des autres, - En repérant un début ou/et une fin à ce que l’oreille perçoit dans un plan donné (une voiture passe, masque les autres bruits : le passage est long ou bref. La durée qui en résulte correspond à un fragment de séquence, voire à une séquence entière). - Le niveau d’intensité d’un élément contribue à structurer une séquence auditive. Les plans sonores résultent de leur plus ou moins grande amplitude et aussi de la proximité ou de l’éloignement des points où les sons sont émis. - La reconnaissance de la localisation des sources contribue à rendre compte de leur situation spatiale dans l’environnement et à enrichir la qualité des informations fournies par l’existence du son : “ c’est bien le train qui passe à gauche, la voiture, sur la route, à droite ”. L’orientation à l’oreille, dans l’obscurité, apporte une quantité incroyable d’informations dont, souvent, nous n’avons pas conscience. - La nature du son lui-même est difficile à qualifier dans la langue commune, sans recourir à la métaphore ou aux procédés analogiques (on compare facilement le son à ce que l’on voit, en utilisant les mêmes mots pour décrire ce qui nous paraît similaire). En recherchant les termes s’appliquant plus précisément au monde des sons, nous pouvons les définir comme ayant un caractère “ bruiteux ” - de plus ou moins grande densité - qu’ils peuvent être plus ou moins purs, comme le son d’une flûte - qu'ils s’articulent autour d’une séquence prédominante ou constante - qu’ils sont stables, immobiles, fixés dans l’espace ou au contraire vont d’un point à un autre - qu’ils évoluent, se transforment plus ou moins rapidement, s’enchaînent, se superposent. Ces constats sont une première référence pour la reconnaissance d’une séquence en construction pour l’oreille. En faisant cela, nous sommes en train de décomposer notre environnement sonore en même temps que nous sommes au premier stade de le recomposer. Repérer le rythme d’apparition ou de répétition des événements sonores facilite leur appréhension. On en arrive à discerner une entité, une ébauche de structure dans ce que produit l’écoute attentive. - La forme d’une structure peut être constituée d’éléments ponctuels ou groupés. - Un élément peut traverser une séquence et devenir une référence dans son rapport à d’autres éléments. - Une structure ou une séquence peut se signaler par une dynamique événementielle, culminant dans son milieu ou en un point donné. - Une séquence complexe peut se subdiviser en microstructures, chacune se caractérisant par une typologie sonore remarquable. Si le son est éphémère – nous avons coutume de dire que sitôt énoncé, il disparaît – il n’en est pas moins vrai que des situations sonores perdurent ou se répètent à des moments attachés aux heures du jour et de la nuit, des saisons, des pays, aux configurations géographiques, climatiques, aux rituels des sociétés, des cultures. Le son n’est pas uniquement une source, l’espace dans lequel il se propage joue un rôle déterminant dans la perception qu’on en a. La caractéristique spatiale pérennise la qualité sonore d’un lieu déterminé par sa configuration physique. Alors que les sons d’aujourd’hui ne seront plus les sons de demain, l’espace qui les a contenus durera sûrement plus longtemps et conservera ses définitions acoustiques. Il est édifiant de procéder à des écoutes renouvelées dans le même site, à des heures et des saisons différentes ; elles révéleront ce qui change et ce qui perdure. Sans plus attendre, j’aimerais soumettre à votre perspicacité l’analyse d’une situation sonore. Il s’agit d’un exercice que je vous propose de réaliser sous la forme d’une expérience faisant appel à votre capacité de représentation d’un espace sonore, faisant référence à votre écoute intérieure, à votre mémoire et votre imagination. Proposition est faite de résoudre une énigme, selon ce que chacun de vous entend. Cette énigme est constituée de la description verbale d’un lieu et de ce qui s’y passe avec des références sonores, faisant abstraction de tout autre indice. Comment cette relation d’une observation uniquement sonore, effectuée à un moment donné, sur un site réel, vous permettra de vous représenter le lieu et ce qui s’y passe ? Si vous vous prêtez à réaliser l’exercice, vous devriez pouvoir donner une représentation imagée du site et des événements qui s’y déroulent. Des mots, des dessins pourraient faire état de ce que vous voyez à travers ce que vous donne à “ entendre ” le descriptif “ sonore ” verbal. Rien ne vous empêche de vous en tenir à ce que vous croyez être l’espace réel. Votre incertitude, à l’écoute du descriptif, vous autorise à créer l’histoire des sons, qui se propagent, qui résonnent à l’extérieur ou en vous. Rien ne s’oppose à ce que vous soyez l’interprète de ce que racontent les sons et les espaces tels que vous les entendez. Progressivement, vous ne manquerez pas de trouver les termes justes, pouvant s’appliquer aux situations observées. Les mots se multiplieront, leur choix s’affinera, au fur et à mesure que la pratique d’une écoute active et contrôlée se développera. L’interprétation de l’écoute devrait alors conduire à une représentation verbale et transmissible de l’espace dans toutes ses dimensions.
Aus der Ausgabe 12-2006 |