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03 | 07
Une promenade suspendue
Bertrand Lemoine

Les quartiers en bord de Seine à l'entrée amont de Paris ont connu ces dernières années de profondes mutations. Rive droite, le parc de Bercy entouré de blocs de logements bien ordonnancés est venu remplacer les chais du marché aux vins. Rive gauche, un nouveau quartier de bureaux et de logements s'est constitué autour des quatre tours et du parvis de la Bibliothèque nationale de France, en empiétant en partie sur le faisceau ferroviaire de la gare d'Austerlitz. Si les quais sur la rive droite restent occupés par une voie rapide urbaine, séparée du parc par une terrasse de plusieurs mètres de hauteur, ils font sur la rive droite l'objet d'une reconquête orientée vers les loisirs et la promenade, avec en particulier l'installation d'une nouvelle piscine flottante. Pour fédérer ces deux ensembles, une passerelle était prévue de longue date.
Inaugurée sept ans après le concours, elle se déploie sur une longueur totale de 304 mètres, pour 194 mètres entre appuis. Cette portée assez importante, ajoutée à une ligne très tendue, a exigé une conception très technique, où l'architecte autrichien Dietmar Feichtinger a dû collaborer étroitement avec le bureau d'études RFR, spécialiste des structures sophistiquées. L'entreprise Eiffel a également apporté son expertise de la fabrication de grandes pièces, avec son banc d'oxycoupage de 35 m de longueur capable de découper des tôles de 300 mm d'épaisseur.
Son dessin particulier, en forme de poutre lenticulaire définie par l\'exact contrepoint d'un arc très tendu et d'une suspente caténaire qui dessine une vesica (intersection de deux cercles), résulte ainsi de son inscription topographique. Elle propose en effet un double cheminement : l'un branché au niveau des terrasses hautes de la Bibliothèque et du parc, l'autre raccordé au niveau des quais routiers. De part et d'autre de la passerelle, deux cheminements en porte-à-faux de 3,5 m de largeur aboutissent sur la rive gauche au niveau de l'avenue, côté rive droite à hauteur de l'esplanade. Le tablier central large de 5 m part quant à lui de la terrasse de la Bibliothèque pour aboutir sur le quai bas de la rive droite. Au milieu du pont, l'espace jalonné par les faisceaux de quatre tubes qui forment les montants verticaux de la poutre lenticulaire définit une place couverte de 65 m par 12 m suspendue au milieu du fleuve, à l'image de ce que le pont des Arts avait inauguré deux siècles plus tôt.
Le profil en long de cet ouvrage se définit ainsi comme une succession de montées et de descentes asymétriques produites par l'intersection des deux courbes, chacune matérialisant un cheminement distinct avec une plage commune au niveau de chaque extrémité de la lentille centrale. Par sa forme originale et les cheminements variés et inédits q'elle propose, la passerelle Simone de Beauvoir s\'impose déjà comme le point d'orgue du réaménagement du sud-est de Paris.

Une structure composite
En élévation, la passerelle se présente comme l'assemblage de plusieurs parties : à partir des rives, deux travées débordant de trente mètres sur le fleuve, reposent chacune sur deux béquilles obliques en profilés soudés. Elles sont ancrées dans le sol par des tirants verticaux fixés sur des barrettes précontraintes. Au centre, la poutre lenticulaire dont les membrures prolongent celles des poutres de rive, forme avec les montants obliques encastrés dans l'arc une demi-poutre Vierendeel. Enfin, de part et d'autre, deux travées indépendantes en forme de poutres isostatiques sous-tendues de 35 m relient au-dessus des voies de circulation les parties hautes du pont aux deux terrasses. Malgré leur profil légèrement cintré, elles ne s'inscrivent pas dans la stricte continuité de l'ouvrage. Le léger angle qu'elles forment avec la catène casse quelque peu la pureté géométrique de l'ensemble.
L'arc est composé de deux poutres caissons entretoisées par des poutrelles reconstituées ; la suspente caténaire est formée de deux plaques larges d'un mètre et d'une épaisseur de 100 mm pour la lentille et de 150 mm pour les parties latérales.
Le montage de la passerelle s'est fait à la fois à partir des deux rives et par la mise en place en un seule jet de la lentille centrale. Acheminée par barge depuis les ateliers de l'entreprise Eiffel à Lauterbourg en Alsace jusqu'à Paris via le Rhin, la mer du Nord et la Seine, cette poutre de 510 tonnes, longue de 106 m a été hissée en place en quelques heures pendant la nuit. Un montage virtuel sur ordinateur, avec un relevé au laser des zones d'assemblage, a permis d'apporter les corrections nécessaires sur les bords à souder.
Souple et légère malgré ses 1500 tonnes d'acier S 355 NL, la passerelle est protégée des vibrations intempestives par deux types d'amortisseurs intégrés, visqueux et dynamiques. Cela permet d'assurer un meilleur confort des piétons et des foules, qui pourraient percevoir – à tort – les éventuelles vibrations de la passerelle comme un danger. Les garde-corps sont formés de filets en maille d'inox tressée tendus entre des montants verticaux en inox intégrant l'éclairage. Le sol est entièrement revêtu d'un platelage en chêne d'Ile-de-France incrusté de bandes de résine antidérapante. Une partie de ce bois non traité provient des arbres abattus par la tempête de 1999 qui a dévasté une partie des forêts françaises. Les détails simples mais soignés font oublier la performance technique de la conception d'ensemble au profit du plaisir immédiat de la promenade.
Cette passerelle est bien davantage que le trente-septième pont de Paris ou la quatrième passerelle parisienne réunissant les deux rives. Elle propose un nouvel espace public entre deux, un événement scénographique au-dessus de l'eau qui a rencontré un succès immédiat. Elle montre que l'intelligence de la conception technique alliée à une conception architecturale profondément en harmonie avec l'esprit du lieu peut radicalement requalifier deux quartiers qui se cherchent encore. Elle suggère l'importance dans la définition d'une ville contemporaine du jeu avec les éléments, de la création de liens signifiants entre les choses et de la valeur ajoutée apportée par une conception technique sensible.

Aus der Ausgabe 03-2007

 


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